Vie juive

Le Birobidjan, le "Sion rouge"

Mardi 5 novembre 2019 par Armand Schmidt
Publié dans Regards n°1053

Sur la route du Transsibérien, dans l’Extrême Orient, à 6.400 km de Moscou, à la frontière avec la Chine, le train s’arrête dans une petite gare dont le nom écrit en yiddish peut étonner : « Birobidzhan ». Nous sommes bien en Yiddishland, du moins c’est la première impression, car les 75.000 habitants de la ville sont russes à 95%…

Sur la place, une immense menorah, une sculpture illustrant « Tévié le laitier ». La rue principale porte le nom de Scholem Aleichem et non celui de Lénine. Quant aux plaques de rue, elles sont en caractères cyrilliques et en yiddish !

A l’origine, la création du Biro était une réponse à la « question » juive : considérés comme une nation(alité) dans l’Empire soviétique, les Juifs n’avaient pas leur propre territoire et il fallait combler cette lacune. L’idée d’un transfert vers la Crimée fut rapidement abandonnée suite à l’opposition de la population locale, et le choix se porta sur une région en Extrême-Orient, autour du fleuve Amour, contestée par la Chine et visée par l’expansion impériale du Japon. En priorité, le public visé était les Juifs, chômeurs dans les shtetl en Biélorussie et en Ukraine, afin de les rendre « productifs » et de les inciter à devenir des fermiers et des travailleurs. Par la même occasion, c’était un moyen pour Staline d’éloigner de Moscou les intellectuels juifs jugés peu fiables et qualifiés de « cosmopolites ». Malgré la propagande russe et des stimulants financiers -paiement du voyage, mise à disposition d’un logement, distribution de terres- pour inciter les Juifs à y développer des colonies agricoles, le succès fut très relatif et parmi ceux qui émigrèrent, plus de la moitié quittèrent la région dans la même année : terre inhospitalière, terrains marécageux impropres à l’agriculture, épidémie d’anthrax, moustiques et insectes suceurs de sang, conditions climatiques rudes, infrastructure médicale quasi inexistante.

En 1934, le Biro devint une « région (« oblast ») autonome juive » -elle n’eut jamais le statut de république- et reçut la visite du chef de l’Etat (Mikhaïl Kalinine) et d’un membre du Politburo (Lazar Kaganovitch). Si tout naturellement les sionistes s’opposèrent au projet, des organisations juives ayant des sympathies pour le régime communiste, telles Icor aux Etat-Unis et Procor en Argentine, en furent d’ardents supporters. Pour souligner le caractère juif de la région, le yiddish fut promu langue officielle et tous les documents bilingues.

L’athéisme virulent et la rigueur idéologique du Parti empêchèrent le développement d’une authentique culture juive. Et à deux reprises, les purges et la politique anti-juive de Staline vinrent freiner le développement déjà pénible de la région : pendant les années 1935-38, des figures juives ayant des positions officielles furent accusées de « comportement antipatriotique » et à partir de 1948, jusqu’à la mort de Staline en 1953, les Juifs, assimilés au « cosmopolitisme apatride », furent accusés de « nationalisme bourgeois ». Arrestations, procès d’intellectuels juifs, fermeture des écoles juives et des théâtres, enfin interdiction de toute pratique religieuse s’en suivirent. Après la mort de Staline, pas de véritable changement, mais une intensification du processus de russification : les principaux postes officiels étaient occupés par des non-Juifs et, à l’exception d’un kolkhoze « Valdheim », l’agriculture juive était inexistante.

La vie au Biro aujourd’hui

Le début du 21e siècle marque un renouveau de l’identité juive : arrivée du premier rabbin, Mordechai Sheiner, suivi par Elie Riss, tous deux du mouvement Chabad. En 2004, à l’occasion des 70 ans de la création officielle de la région, la grande synagogue « Beit Menahem » est inaugurée en remplacement de la synagogue logée dans une isba (maison en bois). S’il y a quelques années on pouvait se plaindre de l’absence d’une synagogue digne de ce nom, aujourd’hui on déplore l’absence de minian (quorum), y compris le shabbat. A côté de la synagogue, on trouve toujours cependant un centre communautaire, un musée, une bibliothèque, un mikve (bain rituel) en construction et un restaurant « Simha » servant de la nourriture casher et… non casher. Des activités culturelles ont lieu pour un public essentiellement non juif, notamment un festival international de culture juive, organisé tous les deux ans et financé par le gouvernement russe.

S’il n’existe pas d’école spécifiquement juive, l’histoire et les traditions juives -à l’exception des aspects religieux- sont enseignées dans les écoles publiques, non comme une discipline « exotique », mais comme faisant partie de l’héritage national de la région. Une école du dimanche fonctionne pour les enfants désireux de se familiariser avec les prières. Enfin, un journal le Birobidzhaner Shtern, autrefois quotidien et publié intégralement en yiddish, paraît une fois par semaine et est rédigé en russe, sauf un feuillet en yiddish. Quasiment plus personne ne lit, ni ne comprend le yiddish dans la région, mais la version en ligne est suivie par des yiddishophones de par le monde.

« L’an prochain au Birobidjan » !

Si le Biro n’a jamais constitué une véritable alternative au sionisme, il existe néanmoins de nombreux points communs entre les deux projets : réponse à l’antisémitisme et aux pogroms, mouvement laïque, séculier visant la « libération » des Juifs, esprit pionnier, proche des idéaux socialistes, retour à la terre, construction d’une société agraire et égalitaire.

Plusieurs causes peuvent expliquer l’échec du Biro : éloignement des grands centres et villes importantes où vivaient la majorité des Juifs, manque de volonté de l’Union soviétique d’investir dans le projet, vouloir régler le problème juif sans tenir compte de la spécificité de la communauté juive (le yiddish ne constitue pas une base suffisante pour fonder son identité), et principalement la politique anti-juive menée par Staline qui a freiné son développement économique et culturel.

Mais peut-on vraiment parler d’échec ? Pas vraiment, car le fait de mettre au programme scolaire des cours sur la culture, l’histoire et les traditions juives contribue incontestablement à une meilleure compréhension du monde juif, et incidemment à l’absence de préjugés et de sentiments antisémites chez la population locale. Un modèle à suivre ?

Combien sont-ils ?

Au début de la colonisation (1928), 525 Juifs viennent s’y installer. Ils seront 5.250 en 1934 lors de la création de la Région autonome, atteignant 19.800 en 1937, pour retomber à 13.290 (18.6%) après les premières purges staliniennes. Pendant la Seconde Guerre mondiale, fuyant les zones occupées par les troupes allemandes, les Juifs arrivent en nombre, pour atteindre un maximum de 30.600 en 1948, soit 25% de la population. La population baissera par la suite jusqu’à 11.450 (7%) en 1970. L’éclatement de l’Union soviétique et l’ouverture des frontières pousseront de nombreux Juifs au départ, principalement vers Israël. Aujourd’hui, si 1.700 se déclarent comme Juifs, on estime qu’ils sont plutôt aux alentours de 3.000, soit moins de 1%.

Valery Gurevitch
Cet entrepreneur dans le bâtiment à la retraite, ancien vice-gouverneur de la région et président de la « Fédération des organisations juives d’Extrême-Orient », consacre son temps à la recherche du passé juif du Biro. Juif, non pratiquant, il ne parle ni ne comprend le yiddish. Ses enfants ont émigré en Israël, mais lui préfère rester au Biro parce qu’il s’y sent bien.


Rabbin Eli Riss
Ses parents originaires de la région ont émigré en Israël lorsqu’il avait 2 ans, mais lui est revenu s’installer au Biro en 2010, après des études dans une école rabbinique à Moscou et à New York. Les défis à relever selon lui : chercher des fonds et hausser le niveau de connaissance du judaïsme. Sa devise : « Make Biro Jewish again ».

Elena Sarachevskaya

Cette rédactrice en chef du journal local le Birobidzhaner Shtern, bien que non juive, s’identifie à la culture juive, en particulier au yiddish, langue qu’elle parle à merveille et qu’elle défend avec passion. Son regret : l’image négative véhiculée par le Biro dans le monde.

 
 

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http://www.respectzone.org/fr/
  • Par TontonMordechai - 26/01/2020 - 14:03

    Une bien belle histoire, un beau projet, même s'il revêtait des aspects moins avouables...Je ne cache pas mon admiration pour tous ceux qui, vaille que vaille, essaient de maintenir une présence juive dans cette partie du monde....