Regards croisés

Vichy et les Juifs

Mardi 2 décembre 2014 par Propos recueillis par Nicolas Zomersztajn
Publié dans Regards n°810

Vichy mène une politique antisémite et paradoxalement seuls 25% des Juifs de France sont déportés entre 1942 et 1944. Ce pourcentage est encore plus faible pour les Juifs de nationalité française. Bien qu’ils ne partagent pas la même analyse sur les causes de ce paradoxe, l’historienne israélienne Renée Poznanski et l’historien français Jacques Sémelin contestent tous deux l’idée selon laquelle Vichy aurait sauvé les Juifs français.

 

Comment expliquez-vous que dans la France de Vichy, régime d’Ordre nouveau, antisémite et collaborateur de l’Allemagne nazie, seuls 25% des Juifs de France aient été déportés ?

Renée Poznanski : En fonction des impératifs que la mémoire collective impose, on tend à privilégier un facteur au détriment des autres. Après avoir centré tous les regards sur la politique de Vichy à l’égard des Juifs, on a commencé par évoquer avec insistance les Justes ayant sauvé des Juifs. Il suffit de se référer au discours de Jacques Chirac en 1995. Lorsqu’il reconnait la culpabilité de la France dans la déportation des Juifs, il évoque immédiatement les Justes grâce auxquels, dit-il, 75% de la population juive de France a été sauvée. Ensuite, on élargit le cercle en parlant de petits gestes de la population française devenus l’élément essentiel de ce sauvetage. On entre aujourd’hui dans une phase où l’on en arrive à considérer que le régime de Vichy aurait même sauvé les Juifs français. Pour en revenir à nos classiques (Robert Paxton et Michael Marrus), il faudrait peut-être commencer par remettre les Allemands dans le tableau général. La politique allemande est déterminante, alors que certains historiens, comme Jacques Sémelin, évacuent le rôle des Allemands en arguant du fait qu’ils voulaient exterminer tous les Juifs et que par conséquent, ils n’ont pu avoir aucune influence sur le pourcentage de Juifs sauvés. Pourtant la politique allemande telle qu’elle s’applique dans ses rapports avec le gouvernement de Vichy et l’évolution de la guerre ont joué un rôle essentiel dans les rythmes de la déportation des Juifs en France. Les Allemands ont échoué dans deux tentatives d’arrestations massives : ils n’ont pas réussi à dénaturaliser les Juifs français depuis 1927 ou 1933, car Pétain a refusé d’entériner la loi de dénaturalisation, après une première étape où Laval l’avait signée; ils n’ont pas réussi non plus à convaincre les Italiens dans leur zone d’occupation à cesser de protéger les Juifs qui s’y étaient réfugiés. Et à partir de septembre 1943, la situation a changé en France : l’opinion prend conscience que les Allemands ne gagneront pas la guerre; la Résistance est devenue une force importante, ce qui préoccupe plus les Allemands que la traque aux Juifs. S’ils y avaient mis les moyens et avaient décidé d’arrêter les quelque 30.000 Juifs parisiens qui vivaient légalement, l’étoile jaune cousue sur leur veste, les pourcentages de sauvetage n’auraient pas été les mêmes. Enfin, à l’automne 1943, la population s’est organisée en société alternative plus réceptive à la détresse des Juifs . Dernier élément, l’Occupation s’interrompt en France à l’été 1944, c’est-à-dire relativement tôt. Je n’oublie pas non plus l’organisation d’une résistance juive responsable d’une bonne partie des sauvetages de Juifs, directement ou en assurant leur financement. Autant d’éléments qu’il faut mettre dans la balance quand on évoque cette problématique. Il y eut des gestes admirables d’une partie de la population française, mais faire de ces gestes l’agent essentiel du sauvetage des Juifs n’a pas de sens historiquement.

Jacques Sémelin : Je n’ai jamais dit qu’il n’y avait qu’un seul facteur qui permette d’envisager ce paradoxe, il y en a plusieurs. Comme le rappelait souvent Léon Poliakov, « l’événement ayant une multiplicité de causes, il est impossible de connaître la cause de l’événement ». Le premier de ces facteurs est effectivement l’évolution de la guerre. La géographie de la France est un deuxième facteur. Le territoire est vaste et contigu à deux Etats neutres (Suisse et Espagne), où les Juifs peuvent trouver refuge, quoique la majorité d’entre eux reste en France. Les Juifs bougent et se réfugient surtout à la campagne, où tout se sait et tout se voit. Si les paysans avaient été très antisémites, on aurait pu s’attendre à des délations de masse. Cela n’a pas été le cas. On voit ici que l’attitude des Français non juifs est déterminante. D’où le quatrième facteur : l’entraide spontanée. Il apparaît clairement que l’été 1942 est un véritable tournant. Comme des femmes et des enfants sont arrêtés, la compassion tend alors à l’emporter sur la stigmatisation. Cela suscite des réactions d’entraide spontanée au sein de la population non juive. C’est ce que j’appelle la solidarité des « petits gestes ». Ce ne sont pas des sauvetages ni des actes de résistance, mais entre 1942 et 1944, la France connaît un important mouvement de réactivité sociale : sans instruction préalable, des individus qui ne se connaissent pas aident d’autres individus qu’ils ne connaissent pas davantage. Ils les aident en raison de leur état d’extrême vulnérabilité. Tous ne le font pas par empathie, certains le font aussi par intérêt ou appât du gain. Dans ce même contexte, il se forme un cinquième facteur : l’entraide organisée par la résistance civile. Ce sont des réseaux de sauvetage des persécutés, en premier lieu les enfants. J’utilise en ce cas le mot « sauvetage », car les membres de ces réseaux ont conscience que l’arrestation et la déportation des Juifs signifient leur mort. Enfin, il faut mentionner un sixième facteur qui vaut pour les Juifs de nationalité française : leur intégration à la nation française depuis la fin du 18e siècle.

Dans son dernier livre, Un suicide français, le polémiste Eric Zemmour prétend que le pourcentage très faible (10 %) de Juifs de nationalité française déportés s’explique par la volonté du gouvernement de Vichy de les sauver. Est-ce la vérité ?

J. Sémelin : Ce pourcentage énoncé par Zemmour est juste, mais son interprétation est fausse. Sa réponse relève de la falsification idéologique, alors qu’il faut prendre en compte une multiplicité de facteurs. Il est impossible de prouver que Vichy a voulu intentionnellement sauver les Juifs français. C’est un non-sens historique. On ne connait pas de document qui atteste d’une telle volonté chez Laval ou Pétain ! A la rigueur, un seul fait est à mettre au crédit de Pétain : son refus de signer le décret de déchéance de la nationalité française des Juifs l’ayant obtenue par voie de naturalisation en 1927 et en 1933. Pétain s’y refuse à cause de l’évolution de la guerre et des pressions de l’Eglise catholique.

R. Poznanski : Le discours de Zemmour n’est pas neuf. Déjà dans Le Chagrin et la pitié, René de Chambrun (gendre de Pierre Laval) disait que Vichy avait sauvé les Juifs français ! Il est évident que c’est faux. Il ne faut jamais oublier que le statut des Juifs adopté en 1940 par Vichy a considérablement fragilisé la situation politique et socio-économique des Juifs français. Et surtout, Vichy a fini par accepter de déporter des Juifs français, que ce soient des naturalisés, des enfants dont les parents étaient étrangers, ou des Juifs français non naturalisés. Ainsi, la rafle de Marseille de janvier 1943 vise tous les Juifs, qu’ils soient étrangers ou français. Or, cette rafle est supervisée par René Bousquet, secrétaire général de la police du régime de Vichy. Pétain et Laval ont certes préféré qu’on arrête et déporte d’abord les Juifs étrangers, mais les Allemands ont clairement fait savoir qu’ils ne s’arrêteraient pas là.

D’autres Etats d’Ordre nouveau ou autoritaires, antisémites et alliés de l’Allemagne, refusent aussi de « donner » aux Allemands leurs ressortissants juifs qu’ils persécutent néanmoins. Une configuration politique particulière a-t-elle paradoxalement constitué un frein à la déportation des ressortissants juifs de ces pays ? 

J. Sémelin : On peut distinguer deux types de configuration politique dans l’Europe nazie par rapport à la « question juive ». Dans le premier cas, l’Etat occupé et ses organes sont anéantis et déstructurés par les Allemands (Pologne, Ukraine) ou passés sous leur contrôle direct (Pays-Bas). Qu’ils soient ressortissants nationaux ou étrangers, cette configuration est fatale pour les Juifs : les taux d’extermination sont élevés, voire très élevés. Dans le second cas, l’Etat et le gouvernement restent en place, étant alliés (Italie, Bulgarie) ou collaborateurs de l’Allemagne (Danemark, France). Les taux d’extermination sont ici plus faibles, voire très faibles. Le régime de Vichy se situe dans ce second cas de figure. Après avoir commencé par être un relais actif de la déportation des Juifs en 1942, ce gouvernement se montre plus réticent du fait des protestations de certains évêques. Nous en avons deux types de preuves. D’abord, les déclarations de Laval en septembre 1942, selon lesquelles « il n’en va pas de la livraison des Juifs comme de la marchandise dans un Prisunic », et surtout les chiffres. On passe de 42.000 Juifs déportés de France en 1942 à 16.000 en 1943, puis à 17.000 pour les six premiers mois de 1944. Cette baisse dans les déportations atteste bien que Vichy dispose d’une certaine marge de manœuvre. C’est la raison pour laquelle, d’un point de vue moral, cette analyse me conduit à condamner deux fois Vichy : une fois de plus que Paxton ! Non seulement pour ce que Vichy a fait de sa propre initiative (argument de Paxton en 1973), mais aussi pour ce que Vichy aurait pu ne pas faire en raison de sa relative autonomie politique, compte tenu du fait que ce gouvernement était fort utile à Berlin pour assurer le maintien de l’ordre et l’exploitation des ressources économiques du pays. Si Vichy avait donc tenu bon sur la question juive, il est probable que le taux d’extermination des Juifs de France aurait été plus faible. En fin de compte, la meilleure défense des Juifs français était de ne pas commencer par faire déporter les Juifs étrangers.

R. Poznanski : Il s’agit d’un frein, mais de facto. Il faut malgré tout faire preuve de prudence par rapport à ce type d’affirmation, car pour les Allemands, il est clair que si la guerre avait évolué différemment, les Juifs ressortissants de ces pays auraient été également assassinés. Tactiquement, les Allemands se sont adaptés à cette distinction Juifs nationaux/Juifs étrangers parce qu’elle leur permet d’obtenir la collaboration active de ces gouvernements dans la déportation des Juifs étrangers. Mais en France, on voit bien que dans une étape ultérieure, les Juifs français sont victimes du piège. Le ressort politique de l’affirmation selon laquelle la nature de ces régimes politiques pronazis ou les « petits gestes » de la population civile ont sauvé les Juifs est lié à la prégnance de la Shoah dans la conscience du monde occidental aujourd’hui. Comme l’attitude face à la Shoah est devenue une espèce d’échelle de mesure de la moralité des gouvernements et des peuples, il est devenu impératif de trouver les moyens d’y réhabiliter sa population. Toutes ces affirmations répondent à cette exigence sociale. Mais isolées du reste, elles n’ont aucun sens. •

Historienne, Renée Poznanski est professeur à l’Université Ben Gourion du Néguev à Beer-Shev’a. Spécialiste de la persécution et la déportation des Juifs de France pendant la Seconde Guerre mondiale, elle a publié en 1994 Etre juif en France pendant la Seconde Guerre mondiale (éd. Hachette) et Propagandes et persécutions. La Résistance et le « problème juif », 1940-1944 (éd. Fayard) en 2008.

Historien et professeur à Science Po Paris, Jacques Sémelin s’est spécialisé dans l’étude des crimes de masse et de la résistance civile. Il a publié en 1989 Sans armes face à Hitler. La Résistance civile en Europe (1939–1943) (éd. Payot) et Persécutions et entraides dans la France occupée. Comment 75 % des Juifs de France ont échappé à la mort (éd. Les Arènes-Seuil) en 2013.


 
 

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