L'édito

Suzanne Kaminski et "l'heure d'exactitude"

Mardi 3 octobre 2017 par Nicolas Zomersztajn, Rédacteur en chef
Publié dans Regards n°869 (1009)

Dans un entretien qu’elle a accordé au quotidien Libération, Annette Wieviorka, l’historienne spécialiste de la déportation des Juifs de France, racontait que Simone Veil craignait beaucoup la relativisation de la Shoah qui ferait de ce génocide un massacre parmi d’autres commis lors de la Seconde Guerre mondiale.

Sa crainte était hélas fondée, d’autant qu’il n’est pas rare d’entendre aujourd’hui le mot « génocide » prononcé à tort et à travers et que les tentatives de diluer la Shoah dans une somme d’atteintes aux droits de l’homme sont nombreuses.

Maxime Steinberg, le pionnier des études sur la Shoah en Belgique, qui nous a quittés il y a sept ans, avait pressenti cette menace. En historien rigoureux, il a suivi la formidable leçon que Marc Bloch (1886-1944) donnait dans son Apologie pour l’Histoire ou Métier d’historien qu’il a écrit en 1941 sans documentation et dans des conditions difficiles. Pour ce grand médiéviste, l’historien doit utiliser « un langage approprié ; un langage capable de dessiner avec précision les contours des faits, un langage surtout sans flottements ni équivoque ». C’est la raison pour laquelle Maxime Steinberg rappelait sans cesse que le terme « génocide » demeure le plus adéquat pour désigner l’extermination des Juifs d’Europe durant la Seconde Guerre mondiale : « Le génocide indique clairement qu’on se trouve confronté à l’assassinat d’un peuple, voire d’une “race puisqu’elle existe effectivement dans le fantasme idéologique des tueurs ».

Et ce sont précisément les bourreaux qui définissent le mieux le crime qu’ils commettent. Ainsi, dans un discours que le tout puissant chef de la SS Heinrich Himmler prononce le 6 octobre 1943 à Posen devant les Gauleiters du Reich, il s’attarde sur l’extermination des Juifs d’Europe qu’il décrit comme « la chose la plus dure que son organisation ait connue ». Himmler évoque ensuite la singularité du génocide en cours : « La question nous a été posée : qu’en est-il des femmes et des enfants ? J’ai pris la décision d’apporter aussi une solution claire en ce domaine. Je n’ai pas estimé avoir le droit d’éliminer les hommes, c’est-à-dire de les tuer ou de les faire tuer, et de laisser leurs enfants grandir et se venger sur nos fils et petits-fils. Il fallait prendre la grave décision de faire disparaître ce peuple de la face de la terre ». Cette phrase a une portée éminemment historique en ce qu’elle touche à la singularité du projet génocidaire. C’est en procédant à la mise à mort systématique des femmes et des enfants juifs que les nazis élimineront le peuple juif.

Cela n’a pas échappé à Joseph Goebbels, également présent à la conférence de Posen. Ce maitre d’œuvre de la propagande nazie a noté ceci dans son journal : « Himmler est convaincu que nous pouvons résoudre la question juive à travers l’Europe d’ici la fin de la guerre. Il propose la solution la plus dure et la plus extrême : exterminer les Juifs radicalement (Mit Kind und Kegel*) ».

En gardant toujours à l’esprit les propos d’Himmler sur « la grave décision de faire disparaître ce peuple de la face de la terre », nous saisissons ainsi la singularité de cette histoire qui a voulu que Suzanne Kaminski, un bébé d’un mois et huit jours, soit déportée de Malines dans le 20e convoi le 19 avril 1943 ! Elle sera assassinée trois jours plus tard, le 22 avril 1943, jour de son arrivée à Auschwitz-Birkenau.

Si nous voulons que sonne « l’heure d’exactitude » si chère à Marc Bloch et que la mémoire de la Shoah coexiste harmonieusement et exactement avec l’Histoire, il est temps que les institutions juives fassent entrer la petite Suzanne Kaminski dans la mémoire de la Shoah en Belgique. Cela peut prendre des formes diverses (un monument, un square, etc.), mais au moins, cela aura le mérite de donner une représentation de la Shoah qui soit la plus claire possible.

*Expression populaire péjorative signifiant « avec toute la smala ».


 

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