Pour en finir avec le droit à la différence

Mercredi 4 novembre 2009 par Guy Haarscher

 

Le droit à la différence est invoqué à tort et à travers pour culpabiliser ceux qui sont, du même coup, accusés de défendre l'uniformité. Cette dernière est assimilée à un préjugé d'Occidental incapable de s'ouvrir à la prodigieuse diversité et à la richesse des cultures mondiales. Mais de quelle différence parle-t-on ?
Jadis, les différences régnaient partout. Statut, richesse, religion, couleur de la peau : toutes ces caractéristiques enfermaient les individus dans des systèmes de classification figés. Autrui n'était jamais un alter ego s'il n'appartenait pas à ma communauté, de quelque façon qu'elle fût définie.
L'avènement des droits de l'homme signifie d'abord que ces différences -qui se traduisaient en hiérarchies la plupart du temps oppressives- sont secondaires : il y a, par-delà ces dernières, une commune appartenance au genre humain qui implique la reconnaissance, pour chacun, d'une égale dignité.
Les Noirs américains, dans le combat des années 1960 pour les droits civiques, ne revendiquaient pas leur « différence ». Tout au contraire : ils réclamaient une color-blind Constitution, une Constitution aveugle à la couleur de la peau et dotant tous les individus de droits égaux.
Et ceux qui, pendant tant d'années, ont lutté contre la religion officielle oppressive, l'ont certes fait pour affirmer une « différence » (d'opinion, d'engagement spirituel), mais ils défendaient tout d'abord la liberté de conscience pour tous.
En bref, c'est seulement parce qu'on garantit les droits de l'homme à tous que les différences ne se traduisent pas en inégalités et en oppression. Pour arriver à ce résultat (toujours imparfaitement réalisé), il a fallu que la religion se transforme fondamentalement : qu'elle cesse d'utiliser l'Etat pour s'imposer aux récalcitrants et devienne une affaire de conscience, c'est-à-dire d'égale liberté. L'Etat est pour tous, et pas seulement pour les tenants d'une certaine confession. La religion a dû abandonner la prétention dogmatique de subordonner la raison à la foi. Ce ne fut pas sans combats difficiles.
La « différence » n'a de sens qu'au sein de ce cadre des droits de l'homme. Elle est menacée dès qu'une religion ostentatoire et agressivement affirmée tente d'une manière ou d'une autre de réoccuper des places au sein de la sphère publique. Que le roi Albert s'agenouille devant le Pape (alors que le protocole ne l'exige pas), c'est aujourd'hui seulement ridicule et n'implique heureusement pas un retour à la vieille soumission du temporel au spirituel (quand même !). Mais restons vigilants : rien n'est jamais acquis en la matière.
Ce sont les droits de l'homme nés en Occident qui garantissent à tous les libertés de conscience, d'expression, de réunion et d'association, ainsi que les droits politiques. Ces droits impliquent nécessairement la diversité, la « différence » dans l'égalité, puisqu'aucune orthodoxie, aucune uniformité ne peut s'imposer d'en haut.
Mais que voyons-nous dans certaines communes bruxelloises, dont celle de l'inénarrable Monsieur Moureaux, qui s'est éveillé à la « différence » en remarquant tristement que ses « amis juifs » ne voulaient pas l'accorder aux musulmans ? Que les homosexuels sont méprisés (beau respect de la différence !), qu'une femme seule ne peut s'asseoir à une terrasse de café sans se faire traiter de putain, que la science biologique se voit contestée au nom des aberrations créationnistes, et que l'enseignement de la Shoah -fondement des démocraties après 1945- rencontre des oppositions de plus en plus grandes. Que la différence réclamée ici (le foulard comme expression de la liberté de conscience et du « droit à la différence ») se trouve radicalement niée là-bas (le foulard comme obligation d'uniformité dans des pays qui ne savent pas ce qu'est la liberté religieuse, ni la liberté tout court).
Défendons les droits de l'homme, le libre exercice de la raison, la liberté des femmes et la douceur de vivre sans menaces ni intimidations. La « différence » de Monsieur Moureaux ne peut mener qu'à la régression. C'est un piège redoutable pour nos concitoyens qui viennent d'« ailleurs », savent que les droits de l'homme constituent pour eux un espoir véritable et n'ont que faire des défenseurs autoproclamés d'une « différence » qui, comme l'a dit la Cour suprême des Etats-Unis, ne sert qu'aux most vocal and powerful orthodoxies. Ne dites pas que vous n'avez pas été prévenus.


 
 

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