Belgique

Les pavés de mémoire achoppent sur Anvers

Mardi 6 mars 2018 par Nicolas Zomersztajn
Publié dans Regards n°878 (1018)

Des pavés de mémoire ont été inaugurés pour la première fois à Anvers ce 11 février 2018. Posés sans autorisation communale, ils suscitent la réprobation des dirigeants communautaires juifs anversois et l’embarras du Bourgmestre qui s’en remet à des historiens.

 
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    Deux pavés de mémoire ont été posés par l’Association pour la mémoire de la Shoah (AMS) le 11 février 2018 à Anvers. Le premier est celui de Gitla Szafirsztejn, la mère de Rik Szyffer, commandant des partisans armés à Bruxelles. Le second pavé a été scellé en mémoire d’Emile Zuckerberg. Né à Anvers, le petit Emile a été caché à Izieu (France) où il fut arrêté par Klaus Barbie pour être déporté à Auschwitz. Contrairement à toutes les communes belges ayant accordé leur autorisation pour sceller le fameux stolperstein, ce pavé de mémoire créé par l’artiste berlinois Günter Demnig, Anvers n’a toujours pas autorisé cette initiative mémorielle. C’est ce qui a conduit l’AMS à poser sans autorisation communale ces deux pavés à Anvers. « Cette initiative n’est pas illégale, mais a-légale », justifie Eric Picard, membre fondateur de l’Association pour la mémoire de la Shoah (AMS). « Nous avons toujours veillé à respecter la loi et à agir pacifiquement. Cette inauguration sans autorisation est exceptionnelle. C’est comme cela que Demnig avait commencé à Berlin et à Cologne. Ce n’est qu’ensuite que les villes ont autorisé ces pavés ».

    Certains prétendent que le bourgmestre Bart De Wever verrait d’un mauvais œil ces pavés qui risqueraient de rappeler à nouveau la collaboration active du Mouvement flamand avec l’occupant allemand.

    « Prétendre, cela relève de la malhonnêteté intellectuelle », dénonce Claude Marinower, échevin libéral (VLD) de l’Instruction de la ville d’Anvers. « Je ne suis pas membre de la NVA et je n’ai jamais eu la moindre complaisance envers les compromissions du nationalisme flamand, mais en tant qu’échevin de la ville d’Anvers, je peux constater que cet élément ne joue absolument pas dans cette affaire. Il ne faut jamais oublier que c’est Patrick Janssens, un bourgmestre socialiste, qui a officiellement refusé en juin 2012 la demande de l’AMS de poser des pavés de mémoire à Anvers. Pour autant que je sache, et je suis la question de près, le collège échevinal présidé par Bart De Wever n’a jamais opposé le moindre refus à l’AMS en matière de pavés de mémoire ».

    Refus du prédécesseur de Bart De Wever

    Patrick Janssens avait effectivement signifié son refus en juin 2012 alors que la campagne électorale battait son plein, après avoir sollicité l’avis du Forum der Joodse organisaties, l’organisation fédérative juive anversoise. Le Forum avait exprimé de manière ambiguë qu’il n’était pas favorable aux pavés de mémoire en précisant que la décision appartient aux autorités communales. Le geste maladroit de Patrick Janssens supposerait que des décisions communales sont dictées par des associations communautaires. « Il est faux de dire que le collège échevinal suit aveuglément l’avis exprimé par le Forum », fustige Claude Marinower. « Si c’était vraiment le cas, nous aurions déjà opposé purement et simplement une fin de non-recevoir à l’AMS ». Il est vrai que Bart De Wever, quant à lui, ne s’est jamais prononcé sur la question. Il n’a pas répondu aux demandes d’autorisation adressées par l’AMS.

    L’inauguration des deux premiers pavés de mémoire à Anvers a évidemment suscité la condamnation du Forum et du magazine juif anversois Joods Actueel. « Pour moi, il est clair que c’est un jeu politiquement monté par des Juifs de Bruxelles avec le PVDA (la branche flamande du PTB) pour discréditer le conseil municipal d’Anvers », dénonce Michaël Freilich, rédacteur en chef. « Les mêmes personnes qui se disputent maintenant pour nos frères et sœurs assassinés crachent sur nous quand nous osons prendre la défense d’Israël. Nous n’avons aucune leçon à recevoir d’elles ». Ces accusations graves sont sans fondement. Leur démarche n’a rien de politique ni d’idéologique. « Contrairement à ce que prétend Michaël Freilich, ce ne sont pas des Juifs de gauche ou d’extrême gauche proches du PTB qui font cette démarche », sourit Eric Picard. « Je ne pense pas que Simon Bretholz, président de l’Organisation sioniste de Belgique (OSB), qui a fait placer un pavé le même jour à Bruxelles pour un membre de sa famille soit encarté PTB ! Soyons sérieux, l’AMS n’est pas une association acoquinée au PVDA ni au PTB ».

    Bart De Wever a compris que l’opinion publique flamande a évolué sur la problématique de la mémoire flamande de la Seconde Guerre mondiale. « Il est conscient que la ville d’Anvers doit faire quelque chose pour les victimes juives, mais aussi pour toutes les victimes de l’occupant allemand durant la Seconde Guerre mondiale. La question n’a pas encore été tranchée et il se montre très prudent », confirme Herman Van Goethem, historien, recteur de l’Université d’Anvers et ancien directeur de Kazerne Dossin. C’est ce qui a conduit Bart De Wever à créer une commission d’historiens chargée de définir une vision globale en ce qui concerne la commémoration de toutes les victimes (juives et non juives) de la Seconde Guerre mondiale à Anvers. « Et les pavés de mémoire font également partie de notre réflexion », ajoute Herman Van Goethem.

    Ce n’est pas une « affaire juive »

    La création de cette commission n’a pas empêché Michaël Freilich d’écrire dans les colonnes de son magazine que « c’est à la communauté juive locale qu’il appartient de définir, en concertation avec les autorités locales, la manière dont elles traitent cette commémoration. Ce n’est pas à des étrangers à décider à notre place ». Herman Van Goethem estime qu’il s’agit d’une bien mauvaise manière d’entamer le débat : « Il ne s’agit pas d’une “affaire juive”. Ces pavés sont des pierres commémoratives conçues dès l’origine pour toutes les victimes du nazisme. Bien sûr, la Shoah est centrale, mais vous pouvez également poser des pierres pour les autres victimes : prisonniers politiques, résistants, victimes de bombardements, etc. ».

    Mais pourquoi Joods Actueel et le Forum des organisations juives anversoises s’opposent-ils tant aux pavés de mémoire ? Selon eux, ces pavés seraient irrévérencieux, car ils sont posés sur le trottoir où les chiens font leurs besoins. Raphaël Werner, le président du Forum, rappelait déjà dans Regards (n°838, avril 2016) que dans le judaïsme, on ne piétine pas les pierres tombales. C’est irrespectueux et déshonorant envers les morts. Ce qui suscite la perplexité d’un élu anversois connaissant bien le dossier. « Cet argument est spécieux. Un monument à la mémoire des déportés juifs d’Anvers a été érigé en 1997 au bout de la Belgiëlei. Derrière ce monument et sa plaque commémorative placée au sol, il y a une longue pelouse où de nombreuses personnes promènent leurs chiens », relève-t-il. « Je n’ai jamais entendu les responsables du Forum se plaindre parce que des chiens feraient leurs besoins à côté de ce monument, voire sur la plaque. Pourquoi se préoccuper à ce point de ce problème pour les pavés de mémoire et l’ignorer pour le monument de la Belgiëlei ? ». Quant à une interdiction religieuse, elle ne ferait pas l’unanimité au sein même de l’orthodoxie juive. A plusieurs reprises, les rabbins orthodoxes Samuel Pinson et Mordechaï Chalançon ont assisté à des cérémonies au cours desquelles des pavés ont été inaugurés à Bruxelles.

    La pose des pavés de mémoire serait-elle une initiative injuste et discriminante ? Joods Actueel avance le prix de 700€ par pavé ! « Ces pavés ne coûtent pas 700€ », dément Eric Picard. « Nous demandons 300€. Cela comprend 120€ pour la fabrication du pavé et 180€ pour tout ce qui accompagne le travail de mémoire que permet ce pavé : la pédagogie dans les écoles et les cérémonies dans les maisons communales ». Les familles ayant entrepris les démarches pour faire poser un pavé de mémoire agissent en connaissance de cause. Il arrive même à l’AMS, soutenue par les pouvoirs publics, des sponsors privés et la Fondation du Judaïsme de Belgique, de combler le manque éventuel ou de poser les pavés à ses frais.

    Si les dirigeants du Forum s’opposent aux pavés de mémoire, ils ne rejettent pas toute initiative mémorielle. Ils ont porté leur choix sur un projet de monument érigé en la mémoire de toutes les victimes juives anversoises de la Shoah. « Si l’on veut vraiment honorer la mémoire des victimes de la Shoah à Anvers, il faut un monument comme il en existe à Bruxelles ou à Paris », explique André Gantman, ancien chef de groupe NVA au conseil communal d’Anvers et fervent opposant aux pavés de mémoire. « Croire qu’on honore la mémoire d’une personne en plaçant un pavé sur le trottoir est un vœu pieux. Quand on marche sur un trottoir, on regarde droit devant soi et on ne pense pas du tout à ces pavés. Seul un monument permet aux gens de prendre conscience que les noms inscrits sont ceux de victimes de la Shoah ou de la guerre ». Les historiens spécialistes de la déportation en Belgique attirent toutefois l’attention sur un obstacle majeur à l’édification d’un monument reprenant les noms des déportés juifs anversois : non seulement une partie des classeurs du fichier juif anversois a disparu, mais un nombre considérable de Juifs anversois avaient quitté clandestinement la Métropole pour se réfugier à Bruxelles ou ailleurs. S’ils ont été déportés, cela ne s’est pas fait à partir d’Anvers.

    Pluralisme des rites

    De son côté, l’AMS n’a jamais cherché à torpiller ni à dénigrer ce projet de monument. « Non seulement nous ne nous opposons pas au projet du Forum de faire ériger un mur reprenant les noms des déportés juifs d’Anvers, mais nous soutenons pleinement ce projet », souligne Eric Picard. « Ce monument n’a pas pour vocation d’effacer les pavés de mémoire. Tout ce qui permet de rappeler chaque victime du nazisme vaut la peine d’être soutenu. Il s’agit de faire l’inverse de ce que les nazis ont fait : ne pas faire masse et prendre l’individu pour le ramener symboliquement chez lui, là où il a vécu. C’est une manière parmi d’autres d’honorer et de transmettre la mémoire de cet individu. Le Forum doit donc mener son projet de monument tout en respectant le pluralisme des rites et des modes de commémoration ».

    La balle est donc dans le camp des autorités communales. On voit mal le Bourgmestre faire desceller ou détruire les pavés placés par l’AMS. En sollicitant des historiens, Bart De Wever a déjà montré que la ville ne peut s’appuyer sur le seul avis d’une association communautaire.

    Reste à savoir s’il a compris qu’un pavé de mémoire n’exclut pas l’édification d’un monument à la mémoire des victimes de la Shoah et du nazisme. Ainsi, à Berlin, les pavés de mémoire coexistent harmonieusement avec le mémorial aux Juifs assassinés d’Europe couvert de 2.711 stèles.


     
     

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    http://www.respectzone.org/fr/
    • Par Mathias BAIJOT - 6/03/2018 - 15:57

      C'est bien de rappeler que l'organisation sioniste a un président tant on pensait que cette organisation n'existait plus tant elle n'a plus rien organisé depuis le départ en Israël début des années 2000 de celui qui a été son meilleur président et surtout le plus actifBien à vousMaurice

    • Par Jean DOOMS - 7/03/2018 - 14:10

      Bravo à l'AMS.
      Son action se justifie pleinement.
      J'ai la conviction que le refus des religieux n'est qu'un prétexte utilisé par les dirigeants anversois.
      Et si les pavés avaient été posés pour des résistants.... non juifs!

      Continuez
      Jean DOOMS

    • Par M.Michael - 12/03/2018 - 13:02

      Oui, bien sûr que la Flandre a un problème de collaboration avec l'occupant. Encore aujourd'hui ce sont les promoteurs et fidèles de la géopolitique allemande. Il n y a qu'a regarder leur politique d immigration calquée sur celle de l'Allemagne. Ou encore l'opposition honteusement beliceuse de Guy Verhofstadt à l'independance du Royaume Uni. Les Flamands vont un jour devoir se poser la question, de quelle côté de l'histoire ils veulent se positionner.