Du Liban à Gaza

Mardi 7 juin 2005 par Denis Charbit

 

Il y a cinq ans, le 23 mai 2000, Ehoud Barak, alors Premier ministre, donnait l'ordre à l'armée israélienne de se retirer du Sud-Liban et de se redéployer le long de la frontière internationale. Par cette instruction, il mettait fin à dix-huit ans de présence militaire, dix-huit ans d'occupation consécutive à la guerre du Liban. Je ne sais pas si Barak mérite ou non de briguer nos suffrages. Je sais, en revanche, que sa détermination d'alors force le respect, et devrait inciter certains d'entre nous à un peu plus d'humilité.

L'opération fut, alors, perçue par la presse et l'opinion israélienne et internationale comme une reddition, comme une opération sauve-qui-peut, effectuée dans la panique et la précipitation. Tout au plus avait-on reconnu que le repli avait été rondement mené sans égratignure, sans une seule victime. Les habitants de Kyriath-Shmonah directement concernés ne cachaient pas leur profond scepticisme : ce retrait n'était pas le résultat d'un accord en bonne et due forme, mais le fruit d'une promesse électorale et d'une pression publique intérieure. C'était, en somme, un retrait unilatéral. Ce serait la plus belle récompense faite au terrorisme, nous assénait-on; la preuve administrée qu'Israël ne comprend que le langage de la force et ne cède que devant elle. On redoutait que loin de mettre fin aux hostilités, le Hezbollah se sente dopé par la décision israélienne, et mobilisant son antisionisme virulent, poursuive le combat jusqu'à l'ultime victoire, jusqu'à ce que mort (d'Israël) s'ensuive. Il est vrai, doit-on ajouter à leur décharge, qu'ils avaient subi depuis l'opération israélienne du Litani en 1978 la plupart des attaques de roquettes menées par les factions armées palestiniennes, chiites, avant que la lutte ne soit prise en charge par le Hezbollah. Il est vrai surtout qu'ils n'avaient entendu que cette litanie répétée à l'envi par tout ce qui portait galon : le maintien d'Israël au Liban était indispensable, capital, vital; il y allait de la paix en Galilée, de la sécurité d'Israël, du grand comme du petit Israël. Tous les chefs d'Etat-major, tous les commandants de la région Nord, tous les spécialistes civils ou militaires qui se piquaient de connaître le Liban, les chiites, le Hezbollah, tous ceux qui s'improvisaient stratèges nous expliquaient que nous devions notre sérénité relative aux soldats en poste au Sud-Liban. N'étaient-ils pas l'avant-garde avancée, protégeant par leur service sur un théâtre d'opération extérieur, la vie des hommes, femmes et enfants de notre pays? Osait-on émettre un doute que cette coalition de militaires et politiques nous reprochaient d'affaiblir, par notre défaitisme, les soldats qui avaient besoin, avant toute chose, qu'on les soutienne sans broncher. Il a fallu l'audace, le toupet, la force intérieure de ces quatre mères de famille, suivies bientôt par des centaines et des milliers; il a fallu la détermination de ces femmes qui défendaient ce qu'elles avaient de plus cher, et que certaines d'entre elles avaient, d'ailleurs, perdu - leur enfant; il a fallu leur audace et leur instinct, bravant l'intimidation que faisait peser sur leur voix dissidente le discours sécuritaire hégémonique, pour déplacer cette forteresse et miner le raisonnement, qui avait fini par devenir un axiome littéralement incontestable, irréfutable. L'occupation, nous disait-on, n'était pour le Hezbollah qu'un prétexte : c'est à l'existence même d'Israël qu'ils en avaient. Que ne nous avait-on prédit : un film d'horreur! La Galilée à feu et à sang!… Nous quittions le Liban provisoirement et nous y reviendrions pour longtemps! Ah, les Cassandre étaient légion pour nous mettre en garde! C'est qu'il est, sous nos cieux, toujours plus facile d'annoncer le pire que de parier pour le meilleur. On se souvient toujours des promesses de bonheur qui se sont envolées, des lendemains chantant qui ont déchanté, des avenirs radieux qui se sont obscurcis; en revanche, on oublie toujours les prédictions malheureuses et les appels à la catastrophe qui ne se sont pas vérifiés. Le Hezbollah a bien cherché à déstabiliser la situation, à provoquer Israël pour l'inciter à riposter et se donner ainsi une raison de se maintenir, tel qu'il est, avec sa structure militaire. Il y a eu, en octobre 2000, l'enlèvement et l'assassinat de trois soldats israéliens. Cette opération effectuée au début de l'intifada, on avait redouté l'ouverture d'un nouveau front. Cependant, si leur coup d'essai fut un coup de maître, le Hezbollah n'a pu réussir, jusqu'à nouvel ordre, à réitérer son opération criminelle. Il a cru, ensuite, détenir, avec le maintien des hameaux de Shaba sous contrôle israélien, le prétexte adéquat pour continuer le combat. Mais l'ONU, en la personne de son secrétaire général Kofi Annan, a approuvé la position israélienne : territoire syrien avant 1967, c'est dans une négociation avec les Syriens que son sort final sera tranché. Et si dans le cadre d'un règlement futur, il était restitué aux Syriens, ceux-ci seraient tout à fait libres de le rétrocéder au Liban s'ils jugeaient toujours qu'il s'agit là d'un territoire libanais. Il y a eu ce rituel, auquel même un Edward Saïd avait cédé, consistant à assouvir, en délégation, son ressentiment, en allant jeter quelques pierres symboliques du côté d'Israël. On a les exutoires qu'on peut. Ce folklore pathétique n'a duré qu'un temps. Ce n'est pas qu'il règne sur la frontière israélo-libanaise une tranquillité absolue. Pour qu'elle advienne, il faudra attendre la signature d'un règlement régional mettant à plat tous les dossiers en suspens. Mais force est de constater, cinq ans après, que le retrait du Liban a privé le Hezbollah de son droit à riposter. Celui-ci n'a certainement pas varié d'un iota sur son antisionisme pur et dur, seulement il est privé aujourd'hui de la justification qui lui permettait jusque-là d'agir et de s'imposer comme force de résistance avec le consentement des Libanais, voire la bienveillance de l'opinion internationale. Tout l'appareil militaire qu'il a progressivement constitué à l'aide de la Syrie et de l'Iran a perdu sa raison d'être du moment qu'Israël n'occupe plus le sol libanais. Et même si nous sommes encore force d'occupation en Cisjordanie et, pour quelques mois encore, à Gaza, cela ne leur donne aucune légitimité aux yeux des Libanais pour continuer de faire la loi.

Refuser le catastrophisme

Il était tout aussi évident qu'à partir du moment où les Israéliens partaient, les jours de la présence syrienne étaient comptés. Privés de cette protection, le Hezbollah se trouve aujourd'hui à la croisée des chemins. C'est sa mutation qui est en jeu. Qu'on ne se leurre pas : sa transformation en force politique, qui dépend, pour une part, de ses performances électorales, ne réduira pas son souhait d'apparaître face à Israël comme une force de dissuasion. Toutefois, si la présence des Syriens avait pour effet, on ne peut le nier, de calmer les dissensions intérieures, après leur départ, il devient impératif de permettre à l'armée libanaise, placée sous l'autorité du gouvernement, d'exercer ses prérogatives. Un Hezbollah qui n'a plus de sol libanais à libérer mais conserve néanmoins un arsenal militaire et un contingent de soldats est un potentiel de déstabilisation majeure. Ce qui était tolérable sous l'œil vigilant de la Syrie devient une anomalie, pire encore un risque pour le nouveau Liban qui prend forme. La contradiction sera, tôt ou tard, résolue : avant les élections, insiste les Etats-Unis. Après, estime la France, plus réaliste. Les leçons du retrait du Liban sont-elles applicables à celui, imminent, de la Bande de Gaza? Si Mahmoud Abbas est sérieux, il doit saisir l'occasion historique qui lui est tendue : montrer aux Israéliens que le retrait ne rend pas Israël plus vulnérable, mais respecté et plus respectable; prouver que les intérêts des Palestiniens peuvent converger avec ceux d'Israël. Certes, l'analogie entre les deux situations ne peut être que partielle. Israël ne se retire pas des territoires palestiniens comme il s'est retiré du territoire libanais. A cet égard, le désengagement de Gaza ressemble plutôt au retrait partiel qu'avait effectué Shimon Pérès en 1985 en ne conservant plus que le couloir de sécurité au Sud-Liban. Et cependant, comme il n'y a pas de continuité territoriale entre les deux régions du territoire palestinien, il y a peut-être place pour deux stratégies palestiniennes, deux attitudes face à Israël. Le Hezbollah et le Hamas se ressemblent. De la même manière que le retrait israélien a considérablement affecté sinon pulvérisé la liberté de manœuvre du Hezbollah, il en sera peut-être de même pour le Hamas. Certes, la Syrie, protectrice du Hezbollah, pouvait lui imposer ses vues, alors qu'il n'est pas sûr qu'Abbas en ait les moyens. Mais l'Egypte n'est-elle pas apte à jouer ce rôle d'arbitre? Nous sommes un peuple à la mémoire courte. Ou mieux, à la mémoire sélective : n'est-il pas étrange de constater que l'on ne retient du retrait du Liban, non ses conséquences sur le terrain, mais une relation de cause à effet qui, pour être digne d'examen, plausible, crédible, n'est rien d'autre, finalement, qu'une hypothèse : les Palestiniens auraient trouvé dans le retrait du Liban sous la pression du Hezbollah une incitation à abandonner la voie politique pour recourir à la voie militaire et à la violence. Que l'on s'interroge sur ce lien entre le retrait du Liban et le déclenchement de la seconde intifada est bienvenu : après tout, l'Histoire est souvent faite de cette dialectique d'effets louables et d'effets pervers. Mais cette question ne justifie guère l'oubli de ces prophéties vaines sur le danger du retrait et la dénégation de ce qui a changé réellement sur la «bonne frontière».


 
 

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