Israël : Se montrer ou se cacher

Mardi 3 juin 2008 par Catherine Dupeyron

 

Les mannequins israéliennes sont de plus en plus nombreuses et de plus en plus connues dans le monde. Elles montrent ces corps que les femmes juives religieuses cachent, sans avoir pour autant une vision idéalisée de cette liberté acquise. Enquête dans les milieux de la mode, en prise avec les tendances lourdes et contradictoires de la modernité et de la tradition, qui traversent l’ensemble de la société.

Une jeune femme, vêtue d’un symbolique bikini, est lascivement étendue sur un parapet. En arrière-plan, un coucher de soleil enchanteur. Cette photo, surmontée du chandelier à sept branches, emblème de l’Etat d’Israël, était destinée à donner du pays une image de modernité, de liberté et de normalité détruisant ainsi les images militaires récurrentes véhiculées par l’actualité. C’était il y a un an. Le Consulat d’Israël à New York, associé pour l’occasion au magazine Maxim, avait donc choisi d’envoyer des invitations d’un genre nouveau, utilisant de jeunes mannequins israéliennes en faire-valoir du pays. Ces diplomates ont-ils réussi à changer l’image de leur pays ? Peut-être. Une chose est sûre, ils ont déclenché une polémique dans les milieux religieux, mais pas seulement. La député travailliste, Colette Avital, une femme moderne et laïque, qui fut en poste au Consulat de New York, a condamné cette série de photos publiées dans « un magazine considéré comme pornographique », estimant qu’il y avait d’autres moyens de promouvoir Israël. Une des jeunes femmes ayant participé à cette opération, Gal Gadot, Miss Israël 2004, surprise de la violence des réactions, a habilement souligné qu’« Israël est un pays démocratique, dont cette controverse est l’illustration ». Ainsi Israël abrite au moins deux mondes, aux antipodes l’un de l’autre : celui de Tel-Aviv, avec ses boîtes de nuit et ses mannequins, et celui de Jérusalem, avec ses yeshivot et ses femmes couvertes de la tête au pied. Deux univers qui ne se croisent qu’exceptionnellement. Yaïr Shaham, directeur de l’agence de mannequins MC2, souligne : « Les entreprises de mode ne cherchent pas ou ne cherchent plus à combattre le système religieux. Elles se sont adaptées à cette dualité et font systématiquement deux types de publicité, l’une pour le secteur laïque, l’autre pour le secteur religieux ». Chez Trio, une agence de publicité créée en 2003, il existe même trois départements distincts respectivement consacrés aux laïques, aux Arabes et aux ultra-orthodoxes. A la tête de ce dernier, Moti Kuteiner, ultra-orthodoxe lui-même. Sa tâche n’est pas simple, car il doit contourner nombre d’interdictions. « Dans le monde juif ultra-orthodoxe, beaucoup d’images et de mots sont bannis. Il faudrait un dictionnaire pour les répertorier », précise-t-il. Pas question de voir une femme même habillée, ou une de ses mains. Comment parler d’un shampoing pour femme, sans montrer une créature de rêve et sachant que les femmes mariées orthodoxes portent une perruque en public ? En l’occurrence, Moti fait des merveilles ! « Ces contraintes nous obligent à faire preuve d’une plus grande créativité », souligne Gadi Margalit, directeur de Trio. Le monde religieux ne semble en tout cas pas prêt à assouplir ses règles. Bien au contraire. « La pression sociale est plus forte qu’elle ne l’était autrefois, y compris dans le milieu sioniste religieux », souligne Betty Rothman, professeur de littérature française à l’Université hébraïque de Jérusalem, elle-même religieuse. « D’après moi, c’est davantage une question sociale que religieuse, et la radicalisation du rejet du corps par les religieux est peut-être une réaction à l’excès de tolérance des laïques. La pudeur est justifiée si elle sert à réserver des choses importantes liées à l’intimité, à la vie intérieure. Si elle est un moyen de mettre à l’index tout ce qui touche au corps, elle est excessive ».

Beauté et pudeur

Noa Sulzer connaît bien ces deux mondes. Elevée dans un milieu ultra- orthodoxe, elle est devenue mannequin. Si elle n’a aucune fascination pour ce milieu professionnel, elle ne regrette pas d’avoir fait ce grand écart. « Je me sens plus heureuse aujourd’hui », confie la jeune femme de 21 ans. Sa fierté n’est pas de montrer son corps mais d’être indépendante, d’avoir accompli quelque chose, de pouvoir payer ses études de communication sans rien demander à ses parents. « J’ai réussi toute seule », dit-elle avec un large sourire. « L’important n’est pas tant de savoir quelle partie de mon corps je suis prête à montrer que le style des photos. Par exemple, mieux vaut poser pour un maillot de bain sur une plage qu’allongée sur un divan dans une robe en voile transparent », souligne Noa qui refuse d’ailleurs de faire des photos de lingerie. Le père, fasciné par la beauté de sa fille, l’a soutenue dès le départ sachant que lui-même était dans un processus d’éloignement par rapport à l’orthodoxie. La mère, elle, a mis plus de temps à accepter le virage à 180° pris par Noa. « Mais maintenant, elle est fière de moi, car elle voit que je suis plus épanouie », confie la jeune femme, aussi belle que sereine. Les motivations initiales de la célèbre et sublime Moran Atias étaient les mêmes que celles de Noa. Utiliser son capital beauté pour payer toute seule ses études de psychologie, un cursus de sept longues années. Le sort, mais aussi la beauté et l’intelligence de Moran en ont décidé autrement. C’est en Italie que tout bascule. Elle est repérée pendant un casting pour Versace. En trois mois, elle apprend à parler italien, à danser, à réciter un texte de théâtre, et devient la star d’un show en prime time sur Rai Uno. Elle devient aussi la porte-parole de la ville de Milan, participe régulièrement à des émissions politiques sur le Moyen-Orient et tourne des films dans le monde entier. Pour elle, sa liberté est là : « Pouvoir faire toutes ces choses à la fois ». A 27 ans, la jeune femme, qui n’hésite pas à montrer d’elle une image sexy, n’en fait pas un modèle universel. « Je ne suis pas contre la nudité mais il faut qu’elle apporte quelque chose au message d’un film, comme Monica Belluci dans "Irréversible". S’il s’agit uniquement d’exposer son corps, c’est inutile. La liberté du corps n’est absolument pas le symbole de la liberté. L’important est d’être en harmonie avec ses propres choix. Or, pour une femme religieuse, la vraie beauté, ce n’est pas de montrer son corps mais d’aider les autres. Dans son système de valeurs, elle est libre ».

Interview Betty Rockaway, présidente de « Image Models » Betty Rockaway a créé la première agence de mannequins en Israël en 1983. Sa société Image Models compte désormais 50 mannequins et une filiale à New York. Comment voyez-vous l’évolution de ce métier en Israël ?

Dans les années 80, il était très difficile de trouver des filles en Israël qui acceptent de faire ce métier perçu comme une sorte de prostitution. Il y avait seulement une dizaine de mannequins. Aucune mère juive ne rêvait que sa fille devienne mannequin. Aujourd’hui, c’est l’inverse, c’est le rêve de toutes les jeunes filles !

La société israélienne accepte-t-elle la monstration du corps ?

Le métier continue d’évoluer par rapport à la nudité. Il y a encore deux ans, faire des nus avec les mannequins israéliens relevait presque de l’impossible. Ce n’est plus le cas. En conséquence, certaines marques israéliennes ont même fait des publicités assez vulgaires. A mon avis, les choses sont allées un peu loin et les prochaines campagnes seront plus sobres.

Pensez-vous que le mannequinat puisse être un moyen de libérer la femme ?

Bien sûr. Lorsqu’une femme comme Shiraz Tal, que j’ai découverte quand elle avait à peine 14 ans, gagne des millions de dollars, elle n’a plus besoin d’homme pour subvenir à ses besoins ! Elle est libre. Les choses évoluent aussi dans le monde arabe*. Dans notre agence, nous comptons maintenant cinq modèles arabes. * En 1999, une jeune Arabe israélienne musulmane -Rana Raslan de Haïfa- a remporté pour la première fois le titre de Miss Israël.

*** En chiffres - Nombres d’agences en Israël : 3 leaders et 5 plus petites. - Nombre de mannequins israéliens (femmes/hommes) : plusieurs centaines - Rémunération des mannequins israéliens : 20 à 60% en dessous du marché selon les produits et les pays mais la proportion du cachet reversée à l’agence est de 30% au lieu de 60% à Paris.


 
 

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