Israël : La justice ou la raison d'Etat?

Mardi 3 juin 2008 par Denis Charbit

 

Alors que les affaires n’en finissent pas de rattraper Ehoud Olmert, le Premier ministre relance dans le débat public la perspective de négociations de paix avec la Syrie. Fait-il preuve d’une volonté réelle d’apaisement ou joue-t-il la carte de l’homme d’Etat pour échapper à la justice ?

La coïncidence fut douloureuse : 48 heures après la commémoration des soldats tombés sur le front, alors même que le temps des réjouissances officielles n’était pas encore clos, le Premier ministre Ehoud Olmert convoquait une conférence de presse de toute urgence pour se défendre des allégations de corruption qui pèsent sur lui. Le but, faire la manchette des journaux avec sa version des faits, comme le lui ont sans doute soufflé ses experts en communication. On ne pouvait imaginer plus grande dérision : soixante ans pour en arriver là, soixante ans pour assister à cette parodie. Si Olmert reste innocent tant que la justice n’a pas rendu son jugement, il n’en est pas moins déjà condamné au nom de la morale publique. Il n’y a pas de fumée sans feu et quatre affaires en suspens, cela fait beaucoup pour un seul homme. Il fut un temps où les élites avaient le sens du devoir. Aujourd’hui, beaucoup trop de responsables politiques ont rayé ce mot de leur vocabulaire et entendent jouir et se nourrir des privilèges que leur procure cette enviable condition sans assumer la responsabilité qui leur incombe. Celle-ci exige avant tout d’avoir les mains propres, allons un peu de réalisme, d’avoir les mains les plus propres possibles. Le cas Olmert est-il une exception ou bien la pointe de l’iceberg ? C’est là la question. Le sentiment qui prévaut en Israël, c’est que la corruption est partout. C’est ce que dit en substance le contrôleur de l’Etat. On avait cru devoir alors sous-estimer ses propos à cause du tour personnel qu’avait pris leur différend. Si sa description est exacte, que dire sinon que nous sommes mal partis ! Un pays bascule dans l’infamie et la turpitude non à cause des foules fanatisées, mais lorsque les élites se déshonorent. Il suffit de se rappeler ce qui a préparé la chute de la quatrième République en France. D’autant que les éléments qui rôdent pour en tirer des avantages douteux sont déjà là. Ils portent un nom, aujourd’hui : Arkady Gaydamak, cet homme d’affaires controversé, d’origine russe, inculpé par la France notamment pour commerce d’armes illicite et blanchiment d’argent, qui s’est lancé en politique en Israël. Il incarne la régression vers le populisme le plus redoutable. S’il parvient à ses fins, l’état de déliquescence, dont il n’aura pas été la cause mais l’effet, y aura largement contribué.

Olmert n’est pas Sharon

Face à une telle situation, il peut se passer deux choses : soit les classes moyennes descendent dans la rue et basculent dans l’insurrection; soit elles soupirent plus profondément que jamais, éructent deux ou trois jurons et sombrent dans une indifférence qui pourrait faire gonfler le taux d’abstention au-dessus de 50%. Il y a de fortes chances pour que les électeurs empruntent cette seconde voie car ils ont fini par douter que ces affaires étaient le fait spécifique de tel ou tel homme politique : elles sont structurelles et rien n’y peut changer. Admettons qu’Olmert démissionne, ceux qui le remplaceront ont aussi leurs casseroles plus ou moins étouffées. On désespère de trouver dans la politique israélienne parmi les prétendants un Monsieur propre; tout au plus existe-t-il une Madame propre qui jouera probablement de cet atout majeur lors de la prochaine consultation électorale si Kadima n’est pas suicidaire au point de torpiller son accession à la tête du parti pour laisser les Mofaz, Chetrit et Dichter s’en emparer (voir article page 24). Mais Olmert n’est jamais aussi bien dans son rôle que lorsque, condamné par les faits et ses méfaits, il se défend comme un lion, seul contre tous. Il a poussé loin l’art de la survie politique et n’aime rien tant que les écueils, les épreuves, les obstacles qui le forcent à passer à l’action sinon à l’acte. Or, deux semaines à peine sont passées et voilà qu’il déclare que le processus de paix avec la Syrie est relancé; qu’il en est certes encore à une phase préliminaire impliquant la médiation des Turcs, mais que sous peu, il passera au stade de la négociation directe et bilatérale. Et le tour est joué. Pas tant pour les Israéliens, qui, à ce stade, estiment ne pas devoir se précipiter dans les bras de Bachar el-Assad, en dépit de la fin d’une alliance avec le Hezbollah et l’Iran qui serait la contrepartie de la restitution du Golan; mais pour le conseiller juridique du gouvernement qui est seul habilité à pouvoir décider, en son âme et conscience, si Ehoud Olmert doit être mis en examen. On se souvient qu’on avait prêté à Sharon la même manœuvre, et peut-être est-ce Olmert lui-même qui la lui avait soufflée. En agitant la perspective de négociations, il ne fait pas de doute que le Premier ministre cherche à intimider Meny Mazouz faisant peser sur ses épaules tout le poids de sa décision : il ne va pas de soi de mettre en examen un Premier ministre, à plus forte raison si celui-ci se trouve à un moment crucial dans l’exercice de ses fonctions. La presse protégera-t-elle Olmert comme elle a protégé en son temps Sharon ? C’est peu probable. Les personnalités et la situation sont différentes : on soutenait alors Sharon contre son parti rebelle, et sa métamorphose présentait quelque chose de neuf et de revigorant qui justifiait, après trois années d’intifada intensive et dramatique, qu’on le laisse aller jusqu’au bout de son projet. Enfin, l’hypothèse dans le cas de Sharon était bel et bien une hypothèse; dans le cas d’Olmert, elle devient une certitude en béton : la juxtaposition des dates ne trompe personne.

Priorité aux négociations, malgré tout ?

La première réaction instinctive pour quiconque estime impérieux d’en finir avec le contentieux israélo-arabe est d’appuyer l’initiative de paix et d’envoyer au diable les affaires d’Olmert, se prenant à regretter qu’on n’ait pas adopté le système français consistant, si les circonstances l’exigent, à ne traduire en justice un président de la République qu’au terme de son quinquennat. La loi israélienne autorisant l’interruption de ses fonctions en cours d’exercice, il y a tout lieu de penser que la négociation avec la Syrie en pâtirait. D’autant que si l’on se fie aux sondages actuels, il est plus que probable que Netanyahou prendrait la relève. Déjà la droite proclame illégitime la volonté d’Olmert d’entreprendre une telle négociation. Il n’y a pourtant pas de rapport entre la négociation et les affaires dans lesquelles il aurait trempé. En vérité, Netanyahou est soucieux de ne pas avoir un tel cadeau empoisonné entre les mains, car autant on ne blâmerait pas le Likoud de ne rien faire concernant la négociation syrienne, autant on ne lui pardonnerait guère de les avoir volontairement torpillées. Faut-il donc se ranger à la morale et à la vertu démocratique, lesquelles exigent qu’Olmert s’abstienne et laisse à d’autres le soin de conduire les affaires ? Après tout, une paix effectuée dans ces conditions n’est pas une chose saine. Face à la seule issue possible découlant d’une négociation réussie -autrement dit le retrait du Golan et le démantèlement des points de peuplement qui y ont été bâtis en quarante ans-, il convient que celui qui soit à la tête du gouvernement pour en donner l’ordre soit un homme au-dessus de tout soupçon. De plus, une négociation avec la Syrie signifie que l’on a définitivement renoncé à créer un Etat palestinien jusqu’en 2009 comme il s’y était engagé avec Abbas et Bush. Inversement, il est plus plausible de parvenir à un accord avec la Syrie que d’arriver au but avec la direction palestinienne - non à cause des négociateurs en tant que tels, mais du fait de la complexité des enjeux. De toute façon, la négociation ne sera pas brève, il n’est donc pas certain que même débarrassé de ses soupçons, Olmert parvienne à régler tous les problèmes dans les vingt-quatre mois dont il dispose légalement. D’autant que dans les phases préliminaires, ce n’est pas au Premier ministre de s’engager car il doit laisser faire les équipes de travail qui ne manqueront pas de se constituer. Aussi faut-il se ranger à l’adage de Ben Gourion dans une version remaniée : poursuivre la négociation avec la Syrie comme s’il n’y avait pas d’affaires (autrement dit jusqu’à ce que la justice tranche) et poursuivre Olmert pour ses affaires comme s’il n’y avait pas de négociations.


 
 

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