Homosexualité en Israël : vers la banalisation

Mardi 9 septembre 2008 par Catherine Dupeyron

 

Jérusalem et Tel-Aviv, deux planètes que tout oppose. Leur attitude respective à l’égard de l’homosexualité en est sans doute la plus parfaite illustration. Même si dans la Ville Sainte, l’homosexualité s’est quelque peu banalisée.

La Ville Sainte n’est plus ce qu’elle était. Le 26 juin dernier, la Gay Pride, réunissant quelque 3.500 personnes, a pu se dérouler sans aucun incident et au grand jour dans le centre de Jérusalem*. Une première depuis la première Gay Pride à Jérusalem en 2002. Pourtant, il n’y a pas si longtemps, trois participants à cette marche annuelle avaient été poignardés par un ultra-orthodoxe. C’était en juin 2005. Cette année-là, l’annonce de la Gay Pride avait provoqué une union sacrée des clergés des trois religions monothéistes. Exceptionnellement unis dans une conférence de presse, grands rabbins d’Israël, patriarches et cheikhs avaient jeté l’anathème contre ceux qui participeraient au défilé et les politiques qui le permettraient. La municipalité, pourtant déjà dans les mains de l’ultra-orthodoxe Ouri Lupoliansky, avait autorisé la Gay Pride. L’année suivante, pour éviter de nouvelles violences, l’événement s’était tenu dans un lieu fermé et sous haute protection policière. Le cru 2007 s’était déroulé sans problème majeur même si les ultra-orthodoxes (haredim) avaient organisé une importante contre-manifestation. Mais en 2008, ces derniers ont fait profil bas. Jérusalem serait-elle en passe de se transformer en Sodome ? Les hommes en noir auraient-ils modifié leur position de principe à l’égard de l’homosexualité ? Non, mais ils ont changé de stratégie. Comprenant que les homosexuels maintiendraient cette marche annuelle -occasion unique à Jérusalem d’assumer leur choix de vie au grand jour-, les rabbins ultra-orthodoxes ont renoncé au combat afin de ne plus exposer les leurs, et notamment les adolescents des yeshivot, à cette « dépravation ». Car voilà, la croisade menée contre l’homosexualité a eu son revers. Elle a ouvert une boîte de Pandore, en suscitant troubles et interrogations au sein du milieu ultra-orthodoxe. « Ces dernières années où les haredim nous ont vilipendés, nous avons reçu beaucoup plus d’appels et même de visites de jeunes orthodoxes se posant des questions sur leur sexualité », explique Amit Lev, responsable de la communication de Bait Ha Patouah (la Maison ouverte). Un phénomène nouveau dans la communauté orthodoxe où les homosexuels sortent rarement du bois. « En général, les ultra-orthodoxes qui viennent nous voir ont déjà quitté leur milieu. Chez eux comme dans le secteur arabe, il est extrêmement difficile de se déclarer homosexuel. La plupart font comme si de rien n’était. Ils se marient, ont des enfants et continuent à vivre comme des hétérosexuels », poursuit Amit.

Espace de rencontre

L’association Bait Ha Patouah (www.worldpride.net), située en plein centre de Jérusalem et arborant à sa fenêtre un drapeau gay arc-en-ciel, a été créée en 1997 par un petit groupe d’homosexuels. Son objectif est, avant tout, d’offrir un lieu où chacun est libre d’être ce qu’il est, sans avoir à se justifier, ni à se confier s’il n’en a pas envie. Cet espace de rencontre est essentiel dans une ville où beaucoup de choses restent à l’abri des regards, a fortiori lorsque la morale religieuse les réprouve. Les bars gays se comptent sur les doigts de la main, et dans les lieux ouverts à tous publics, les gays se sentent mal à l’aise. Amit, pourtant un militant déterminé, n’ose pas tenir la main de son copain à Jérusalem. C’est aussi la raison pour laquelle Nitsan, 32 ans, et Leon, 37 ans, ont quitté Jérusalem pour Tel-Aviv, « La Mecque des homosexuels ». Le couple ne s’exhibe pas, mais il ne se cache pas non plus. Entre Leon et Nitsan, ce fut un coup de foudre. « On vit ensemble presque depuis le premier regard », remarque Nitsan. Dix ans déjà. Depuis longtemps, ils pensaient au mariage et aux enfants. Ils viennent de sauter le pas. La cérémonie a réuni, le 7 juin dernier, quelque 200 personnes dont les deux familles au grand complet. Informelle car sans contrat, la fête n’était pas pour autant dénuée de symboles. Leon, attaché au judaïsme, raconte : « On a cassé deux verres, un pour la destruction du Temple, un pour les victimes de la Shoah, car une grande partie de la famille de Nitsan est morte dans les camps ». Leon ne voit aucune contradiction entre cette tradition et son homosexualité. « Le judaïsme orthodoxe ne veut pas de nous, mais moi je suis croyant, je me sens juif, je suis attaché aux valeurs juives et je veux les transmettre à mes enfants ». Justement, le couple vient d’entamer une procédure à l’étranger pour avoir un enfant grâce à une mère porteuse. Celle-ci n’étant pas juive, Leon et Nitsan prévoient déjà une conversion de leur enfant chez les Juifs réformés. Cette relation forte au judaïsme n’est pas si courante dans le milieu homosexuel. « En Israël, les homosexuels s’éloignent de la religion car ils sont rejetés par le judaïsme orthodoxe qui est dominant en Israël. Nous avons donc un travail important à faire pour rapprocher cette communauté du judaïsme », remarque Mikie Goldstein, directeur au sein du Mouvement masorti (conservative) israélien. Tel-Aviv, déjà réputée comme l’une des capitales mondiales de la communauté homosexuelle, vient d’inaugurer le Centre municipal de la communauté gay. Le bâtiment de trois étages, remis à neuf, trône dans le Parc Meïr, en plein centre-ville. A l’entrée, une mezouza posée par le rabbin David Lazare, très actif dans l’ensemble du pays pour la communauté homosexuelle. Le budget de la mairie de Tel-Aviv, consacré à la communauté homosexuelle, est passé de 300.000 à 1,5 millions de shekels entre 2003 et 2008. L’an prochain, Itaï Pinkas, conseiller municipal chargé de ce dossier, doit inaugurer, au même endroit, un monument à la mémoire des homosexuels assassinés par les nazis. Pour Pinkas, « c’est un moyen de souligner que la lutte pour la liberté des homosexuels est l’étendard de la lutte contre le racisme et la discrimination ». * Ironie de l’histoire, la Gay Pride 2008 a eu lieu pendant la semaine où plus d’un millier d’anglicans conservateurs se réunissaient dans la Ville Sainte pour se prononcer notamment contre l’ordination des évêques homosexuels, étape schismatique de l’Eglise anglicane.

REPÈRES 1979 Première gay pride à Tel-Aviv 1997 Premier mariage gay célébré en Israël par le rabbin Yoël Ariel 1998 Dana International, transexuel israélien, gagne l’Eurovision

Le judaïsme orthodoxe ne tue pas les homosexuels Ouri Ayalon, ordonné rabbin par l’Institut Shehter du mouvement masorti israélien, n’a pas encore eu l’occasion de célébrer de mariage homosexuel. Mais il sait qu’il le fera si on le lui demande. Le judaïsme orthodoxe adopte une position radicale à l’égard de l’homosexualité.

Qu’en pensez-vous ?

Le judaïsme orthodoxe se fonde sur la Torah (Lévitique 18:22/29) qui interdit les relations sexuelles entre deux hommes, ces derniers étant passibles de mort. Cependant, il faut préciser que l’on ignore par la main de qui ils meurent - est-ce la sentence divine ou celle des hommes ? Par ailleurs, ce qui est écrit dans la Torah est loin d’être toujours appliqué à la lettre. D’après la Torah, enfreindre le shabbat est aussi, en théorie, susceptible d’entraîner la mort ! Ainsi, dans la pratique, le judaïsme orthodoxe interdit l’homosexualité masculine sur un plan moral, mais il ne condamne pas les homosexuels à des peines physiques violentes et encore moins à la mort.

Quelle est la position du judaïsme masorti sur le mariage homosexuel ?

Il y en a trois. Un courant s’y oppose, considérant qu’un couple est destiné à engendrer une nouvelle génération. Un courant est favorable à ces unions dans le cadre de « cérémonie d’engagement », mais sans « bénédiction » réservée aux couples hétérosexuels. Enfin, un troisième courant accepte de « bénir » ces couples comme tous les autres. En Israël, il y a sans doute plusieurs dizaines de rabbins masorti et réformés qui sont prêts à célébrer ces mariages.

Pensez-vous qu’il soit plus difficile d’être homosexuel en Israël qu’en Europe ?

Ce n’est pas certain. D’abord, tout dépend s’ils vivent à Tel-Aviv, Jérusalem, Beer Sheva, Haïfa… Et puis, ici, tout est manière à lutter, l’homosexualité ne fait donc pas exception.


 
 

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