Histoire du peuple juif (4e partie) - Du Congrès de Bâle à l'assassinat de Rabin

Mardi 20 septembre 2005 par Roland Baumann

 

Le peuple juif est l’héritier d’un patrimoine identitaire qui s’est progressivement constitué au fil de son histoire. Une histoire souvent douloureuse et complexe, à revisiter pour la saisir tant dans l’unité de son déroulement chronologique qu’au travers de la diversité des époques et des lieux où elle s’est développée. Voici le quatrième et dernier volet que nous lui consacrons.

Un an après la publication de L'Etat juif, livre manifeste de Herzl, le Congrès de Bâle en 1897 marque la naissance du sionisme politique et l'avènement d'une ère nouvelle : la Diaspora se mobilise pour réaliser le vieux rêve de retour à la Terre Promise. La même année, la fondation du Bund (Union générale des ouvriers juifs de Russie et de Pologne) est un grand moment du renouveau politique et culturel des communautés d'Europe centrale et de Russie. Luttant pour l'autonomie de la vie juive en diaspora et la renaissance de la langue juive, le yiddish, le Bund est un parti de masse. Sionisme et socialisme juif deviennent ainsi les forces politiques dominantes parmi la jeunesse juive passée du shtetl à la vie moderne, dans les grandes villes d'Europe ou d'Amérique. Avec le soutien de la Banque coloniale juive qui achète des terres et du Fonds national juif qui récolte l'argent nécessaire au sein de la Diaspora, les implantations juives en Palestine se multiplient, le Yichouv se développe. Herzl meurt en 1904, mais sa vision anime les masses juives, en particulier en Europe centrale et dans l'Empire russe. Les immigrants de la 2e alya, fuyant la vague de pogroms en Russie (1903-1905), créent les premières organisations ouvrières en Palestine et luttent contre l'emploi d'une main-d'œuvre arabe sous-payée. Ce courant sioniste socialiste est à l'origine du collectif agricole, le kibboutz, institution ouvrière dont l'esprit égalitaire caractérise la génération des pionniers bâtisseurs d'Israël. De 1909 à la fin des années 20, ce type de communauté agricole collective se multiplie et devient l'image emblématique associée au «nouveau Juif» dont le travail productif fait «fleurir le désert». Eliezer Ben Yehuda (Yitzhak Perlman) est à l'origine de la renaissance de l'hébreu, langue de la liturgie dont il enrichit et renouvelle la grammaire et le vocabulaire pour en faire la langue vivante et officielle des Juifs en Palestine. Alors que Ben Yehuda «invente» la langue nationale du Yichouv, Louis Zamenhof compose une langue internationale avec sa grammaire et son dictionnaire, l'espéranto. Projet national et rêves internationalistes de solidarité universelle agitent la vie culturelle intense d'un monde juif en mutation radicale avant 1914.

D'une guerre mondiale à l'autre

La Première Guerre mondiale, véritable laboratoire des horreurs du XXe siècle, voit l'essor de technologies militaires d'extermination et l'exécution du projet d'élimination de tout un peuple, le génocide arménien. La déclaration faite le 2 novembre 1917 par le ministre britannique Lord Balfour au représentant des Juifs de Grande-Bretagne et par laquelle son gouvernement s'engage à favoriser l'établissement d'un Foyer national juif en Palestine marque l'étape décisive du retour à Sion. Londres obtient un mandat international sur la Palestine. Le développement technologique occidental augmente l'importance géopolitique du Proche-Orient : le canal de Suez et le pétrole. Mais le nationalisme arabe s'oppose à l'extension des implantations juives : les révoltes armées et les massacres succèdent au banditisme et aux émeutes. L'Agence juive est chargée des relations avec les forces mandataires britanniques pour le développement du Yichouv dont la population ne cesse d'augmenter suite à l'afflux des immigrants (3e alya). L'arrivée au pouvoir du nazisme accélère ce flux migratoire, poussant des milliers de Juifs allemands à se réfugier en Palestine. L'hostilité arabe augmente en proportion de cette immigration. L'insurrection arabe de 1936 pousse le gouvernement britannique à publier un Livre Blanc qui limite sévèrement l'immigration juive en Palestine. L'échec des nationalistes arabes pro-nazis en Irak (1941) et la défaite de l'Afrika Korps (1942) sauvent le Yichouv de la destruction. En Europe, les violences nazies et l'introduction des lois raciales de Nuremberg (1935) marquent le début d'une vague de persécutions antisémites dont l'aboutissement sera la Shoa, l'anéantissement des populations du Yiddishland, cœur du judaïsme ashkénaze, et le massacre des communautés juives dans toute l'Europe occupée. La diffusion massive des «Protocoles des Sages de Sion» après la révolution bolchevique joue un rôle majeur dans la montée générale de l'antisémitisme après la Première Guerre mondiale. Fabriqué en Russie tsariste pour attiser l'antisémitisme populaire ce faux document dévoilant les secrets d'un complot juif de domination mondiale devient une arme de la propagande anticommuniste. Associé au stéréotype du judéo-bolchévique dans l'opinion publique, il contribuera à l'indifférence du monde face à l'extermination des Juifs par les nazis. La Shoa a frappé à mort le mouvement ouvrier juif et la culture juive du Yiddishland; dorénavant, l'histoire juive, c'est surtout celle des Juifs en terre d'Israël. La Shoa est une fracture terrible dans l'histoire européenne, mais la découverte de l'horreur des camps n'a pas pour autant modifié d'emblée le climat international autour de la «question juive». Pendant toute la durée de la guerre, les autorités britanniques ont fermé la Palestine aux Juifs fuyant l'Europe nazie. L'odyssée du cargo Exodus est un épisode mythique de l'immigration clandestine vers la Palestine après la victoire sur le nazisme. La résistance juive armée à la politique mandataire force finalement l'Empire britannique à soumettre la question de la Palestine devant les Nations Unies. Le 29 novembre 1947, l'ONU adopte un plan de partage en deux Etats, l'un juif et l'autre arabe.

L'indépendance d'Israël

Le 14 mai 1948, au nom du Conseil national juif, David Ben Gourion proclame à Tel-Aviv la naissance de l'Etat d'Israël, en vertu du droit naturel et historique du peuple juif et conformément à la résolution des Nations Unies. Reconnu par les Etats-Unis et l'URSS, le nouvel Etat affronte les armées des pays arabes et la majorité des Arabes palestiniens qui rejettent le plan de partage de l'ONU. La vieille ville de Jérusalem est perdue, mais au terme de la guerre d'Indépendance, les forces de l'Etat juif se sont emparées de toute la Galilée et du Néguev. La majorité des Arabes palestiniens vivent désormais en exil dans des camps de réfugiés au Liban, en Syrie, en Jordanie et dans la bande de Gaza. Il est naïf de croire que la Shoa par l'horreur qu'elle a suscitée en Occident a permis la naissance d'un Etat juif en Palestine. Si le plan de partage de l'ONU n'avait pas été imposé sur le terrain par le Yichouv en armes, quelle puissance occidentale se serait-elle aventurée à envoyer des troupes pour défendre la jeune nation juive? Israël n'est pas née de la mauvaise conscience occidentale mais de la supériorité politique et militaire juive dans la guerre de 1948. Le procès d'Adolf Eichmann, jugé et condamné pour crimes contre l'Humanité à Jérusalem (1961-1962), est un temps fort de la lutte pour la mémoire du génocide juif et le châtiment des bourreaux. Un des textes fondateurs du nouvel Etat, la loi du retour, étendue à tous les Juifs, permet la montée en Israël de centaines de milliers de survivants de la Shoa, gardés depuis 1945 dans des camps de personnes déplacées, ainsi que le gigantesque pont aérien qui évacue les Juifs des pays arabes (Yémen, Irak, Egypte…). L'intégration de cette masse d'immigrants d'origines géographiques si diverses constitue la victoire majeure du nouvel Etat, isolé au sein d'un monde arabe hostile. En 1956, dans le contexte de l'affaire de Suez, opposant les franco-britanniques au leader nationaliste Nasser, l'armée israélienne, Tsahal, écrase les Egyptiens dans le Sinaï. Surmontant tous les obstacles et édifiant rapidement une économie moderne, sans pareil au Proche-Orient, Israël s'affirme comme le véritable foyer de la vie juive, le cœur de la Diaspora. En URSS, la vie juive, tolérée par le pouvoir communiste pour autant qu'elle s'intègre à la «dictature du prolétariat» est ensuite étouffée sous Staline, dont les persécutions éliminent une partie de l'intelligentsia juive soviétique. Les successeurs de Staline poursuivent cet antisémitisme d'Etat, et l'URSS arme les régimes nationalistes arabes (Egypte, Syrie, Irak, Libye, etc.) contre Israël. La victoire d'Israël en 1967 est suivie d'une virulente campagne antisémite en Pologne d'où les derniers Juifs sont expulsés par le pouvoir communiste. De vastes campagnes de solidarité aideront des «Juifs du silence» à quitter l'URSS, mais il faudra attendre l'effondrement du bloc soviétique pour que la majorité d'entre eux puisse monter en Israël ou s'établir en Occident.

Les guerres israélo-arabes

Menacée par ses voisins, en particulier l'Egypte qui lui bloque l'accès à la Mer Rouge, Israël attaque le 5 juin 1967 à l'aube et anéantit les aviations arabes. En six jours, Tsahal vainc l'Egypte, la Syrie et la Jordanie. Jérusalem est réunifiée et le mur occidental (Kotel), vestige du Temple, est à nouveau accessible aux fidèles. Les Israéliens occupent d'importants territoires dans l'attente d'accords de paix : le plateau du Golan, la Cisjordanie et la bande de Gaza, le Sinaï égyptien jusqu'au canal de Suez. La défaite arabe est suivie d'une longue campagne terroriste (prises et assassinats d'otages, détournements d'avions, etc.) menée par les groupes armés palestiniens dont la plupart sont membres de l'Organisation de libération de la Palestine dirigée par Yasser Arafat. Le 6 octobre 1973, le jour de Yom Kippour, l'attaque des armées d'Egypte et de Syrie prend les Israéliens par surprise, mais malgré un revers initial, ils finissent par l'emporter. En novembre 1977, le président égyptien, Anouar el Sadate, vient à Jérusalem et prononce un discours de paix à la Knesset. En 1979, il signe les accords de paix de Camp David avec le Premier ministre israélien Menahem Begin : Israël restitue le Sinaï à l'Egypte, mais Sadate est assassiné en 1981. Liquidées en Jordanie («septembre noir»), les milices armées palestiniennes sont puissantes au Liban où elles participent à la guerre civile qui embrase le pays en 1975. En juin 1982, l'opération «Paix en Galilée» lance Tsahal vers Beyrouth. Assiégés, Arafat et ses hommes s'embarquent pour la Tunisie. Les massacres de Sabra et Chatila achèvent de discréditer une intervention militaire, voulue par le ministre de la Défense, Ariel Sharon, mais qui n'a cessée de diviser les Israéliens.

De l'intifada à l'assassinat de Rabin

Déclenchée fin 1987, par la jeunesse palestinienne, l'intifada confronte l'armée israélienne à l'hostilité générale des habitants des territoires occupés. Dirigée depuis Tunis par Arafat, cette «guerre des pierres» voit aussi l'essor d'une résistance islamiste, dont le Hamas. La guerre du Golfe entraîne les tirs de missiles Scuds irakiens sur Israël et le soutien des Palestiniens à Saddam Hussein. Des pourparlers secrets s'engagent entre Israéliens et Palestiniens, d'abord à Madrid, puis à Oslo où les négociateurs parviennent à un accord dont le texte est signé à Washington le 13 septembre 1993 par Arafat et le nouveau Premier israélien, le travailliste Yitzhak Rabin, qui se serrent la main. La signature d'un traité de paix avec la Jordanie est un nouveau pas décisif sur le chemin de la paix. Mais la reconnaissance mutuelle des deux adversaires à la table des négociations ne change pas pour autant d'emblée un conflit qui, sur le terrain, reste très explosif, en particulier autour des colonies de peuplement (légales ou non) qui, depuis 1967 se sont multipliées en Cisjordanie et à Gaza. Sans compter la question du statut de Jérusalem, devenue la capitale éternelle et indivisible d'Israël depuis sa réunification, mais dont les Palestiniens veulent faire la capitale de leur Etat. L'assassinat de Rabin le 4 novembre1995, suivi de la victoire de l'opposition menée par Benjamin Netanyahou aux élections de mai 96, sont deux moments clés dans l'enchaînement des faits qui mettent en péril le processus de paix avec les Palestiniens. Les accords d'Oslo impliquent que les adversaires renoncent tous deux à exiger leurs droits exclusifs sur la Palestine du mandat britannique. La période de transition prévue à Oslo ne décide pas du statut de l'entité palestinienne, mais une majorité de l'opinion publique israélienne semble disposée à accepter la formation d'un Etat palestinien indépendant. La multiplication d'attentats terroristes exécutés par les membres d'organisations palestiniennes radicales, rejetant l'autorité d'Arafat et les accords de paix, entraîne des représailles israéliennes. L'explosion de la seconde intifada à l'automne 2000 compromet sine die l'aboutissement du processus de paix amorcé à Madrid et Oslo. Les espoirs d'un règlement rapide du conflit israélo-palestinien s'effondrent tout en restant d'une absolue nécessité. Les attentats du 11 septembre révèlent à l'opinion publique mondiale les dangers du néo-fondamentalisme musulman, mais ils ont aussi pour effet pervers d'attiser les psychoses sécuritaires et la xénophobie. D'autre part, la montée de violences anti-juives dans différents pays européens fait resurgir les vieux démons antisémites, cette fois au sein de la jeunesse issue de l'immigration arabo-musulmane. Alors qu'en Israël la montée du religieux et de courants messianiques hostiles au dialogue avec les Palestiniens menace la nature laïque de l'Etat juif fondé en 1948, le judaïsme européen s'interroge sur son devenir : comment rester juif et transmettre cette judéité dans une société européenne qui, à l'heure de la mondialisation, peine à se construire une identité nouvelle, tiraillée entre les replis identitaires et l'ouverture multiculturelle?


 
 

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