Histoire du peuple juif (3e partie) - Du shtetl à la modernité

Mardi 7 juin 2005 par Roland Baumann

 

Le peuple juif est l’héritier d’un patrimoine identitaire qui s’est progressivement constitué au fil de son histoire. Une histoire souvent douloureuse et complexe, à revisiter pour la saisir tant dans l’unité de son déroulement chronologique qu’au travers de la diversité des époques et des lieux où elle s’est développée. Voici le troisième des quatre volets que nous lui consacrons.

Alors que les guerres de religion ravagent l'Europe occidentale, la Pologne connaît son «siècle d'or» et les communautés juives y jouissent d'une grande autonomie. Créé au XVIe siècle, le Conseil des Quatre Pays gouverne les Juifs de la Grande et de la Petite Pologne, de la Volhynie et de la Lituanie. Organe de l'autonomie juive au sein de la république nobiliaire de Pologne et de Lituanie, cette «Diète juive» rassemble chaque année les délégués des principales communautés, à Lublin ou Jaroslaw, lève les impôts, prend des sanctions, tranche les conflits entre communautés et individus, assumant le contrôle de la vie juive en Pologne-Lituanie. Mais, au XVIIe siècle, une longue période de guerres avec la Suède, la Russie et l'Empire ottoman, suivies par la révolte des Cosaques en Ukraine et l'invasion suédoise («le déluge») entraînent la ruine de l'Etat polonais. Agents du pouvoir royal et régisseurs des grands domaines agricoles de la noblesse polonaise, les Juifs sont victimes de Bogdan Chmielnicki (1648-1649) dont les Cosaques massacrent des communautés entières avec une cruauté et une barbarie inouïes. Symbole de l'antijudaisme exterminateur en Europe de l'Est, Chmielnicki est honoré par les Ukrainiens comme le grand héros de la lutte pour l'indépendance nationale et l'omniprésence de son image nous confronte à la continuité séculaire de l'antisémitisme populaire, dans cette ancienne république soviétique qui, aujourd'hui, frappe à la porte de l'Union Européenne. Une importante communauté juive, d'origine séfarade, prospère à Amsterdam au XVIIe siècle. La critique de la religion formulée par le philosophe Baruch Spinoza (1632-1677), influencé par les sciences naturelles et Descartes, lui vaut d'être excommunié par la communauté juive d'Amsterdam (1656). Fondateur du rationalisme religieux moderne, Spinoza pose aussi les bases de la critique biblique. Les premiers Juifs arrivent en Nouvelle-Amsterdam et y fondent une communauté (1654). Cromwell autorise le retour des Juifs en Angleterre (1656). En Europe orientale, des courants messianiques, inspirés par le mysticisme de la kabbale, agitent les communautés décimées par les Cosaques et les guerres. Les massacres de Chmielnicki favorisent l'essor du mouvement de Sabbataï Tsevi. Des communautés entières, en Europe et en Orient, suivent le pseudo-Messie, originaire de Smyrne (Izmir). Le Sultan, alarmé par l'agitation populaire que suscite ce rabbin hétérodoxe, le fait arrêter. Converti à l'islam (1666), Sabbataï est exilé en Albanie. Mais, à Salonique, nombre de ses adeptes, malgré leur apostasie (1683), restent fidèles au judaïsme (les Dönmeh : «apostat», en turc). Un autre mouvement revivaliste se propage rapidement à travers toute l'Europe orientale, le Hassidisme, mystique populiste privilégiant, contre l'érudition talmudique, une lecture de la kabbale qui met l'accent sur la présence de Dieu dans toutes les sphères de l'existence. Les autorités rabbiniques y voient une hérésie comparable à celle de Sabbataï Tsevi. Fondateur légendaire du Hassidisme, Israël Baal Chem Tov (1700-1760) est violemment combattu par Elijah, gaon de Vilna (1720-1797). Contemporain du déclin inexorable de l'Etat polonais dont les puissances voisines (Russie, Prusse, Autriche) finissent par se partager les territoires, le Hassidisme se divise en une série de dynasties régionales. Les Juifs d'Europe orientale parlent surtout le yiddish ou judéo-allemand. La littérature yiddish qui ne comportait que des prières composées pour les femmes et des récits tirés des thèmes bibliques bénéficie de l'essor du Hassidisme comme le montre le succès des œuvres du rebbe Nahman de Bratslav (1772-1811), arrière-petit-fils du Baal Chem Tov. La plupart des Juifs du Yiddishland vivent dans de petites villes (shtetl) où ils constituent souvent la majorité de la population. Bourgade d'artisans et de commerçants, le shtetl vit de ses échanges avec le monde rural environnant, peuplé de paysans autochtones (polonais, ukrainiens, etc.). Un mode de vie, des traditions, une religiosité au quotidien, la communauté de langue juive, une musique, bref toute une culture juive spécifique sont étroitement associés au shtetl. Les mutations brutales de l'économie agraire à la fin du XIXe siècle et la Première Guerre mondiale entraîneront l'inexorable déclin de ce monde juif traditionnel.

La Haskala

A la fin du XVIIIe siècle, des cercles d'intellectuels juifs «éclairés», actifs en Allemagne et en Europe orientale, œuvrent à la reconnaissance des droits civils des Juifs. Membre actif de la communauté juive de Berlin, Moïse Mendelssohn (1729-1786) est le précurseur et théoricien de l'Emancipation. Issu du monde juif traditionnel, il devient l'un des intellectuels les plus respectés de Prusse, tout en restant un Juif pratiquant. Philosophe et critique littéraire, savant biblique, Mendelssohn devient celui qui guide les Juifs hors du ghetto à l'heure du despotisme éclairé (de Frédéric II, par exemple). Guide spirituel du judaïsme allemand, il est aussi l'artisan de la renaissance littéraire de l'hébreu classique et du renouveau culturel juif. Le courant d'émancipation connu sous le nom de Haskala (libéralisation), inspiré par Mendelssohn, encourage l'éducation laïque, l'étude des métiers qui permettent à l'esprit créateur de s'exprimer. Origine du mouvement de réforme du judaïsme et de l'étude scientifique de l'histoire juive, la Haskala est violemment combattue par l'orthodoxie religieuse. Les Etats-Unis d'Amérique constituent le premiers pays à émanciper les Juifs. Le Virginia Statute of Religious Liberty (1786) leur garantit la liberté de culte et reconnaît leurs droits civiques. Cette liberté religieuse est affirmée par l'article VI et le Premier Amendement de la Constitution fédérale (1787). Avec la Révolution française, l'attitude traditionnelle à l'égard des Juifs se modifie peu à peu en Europe occidentale. En 1791, les Juifs reçoivent les pleins droits de la citoyenneté française. Napoléon Bonaparte convoque une assemblée de notables juifs (1806), puis un Sanhédrin (1807) afin de statuer sur l'adéquation entre le devoir de loyauté envers l'Etat et l'observance du culte. Les décrets impériaux (1808) créent une structure consistoriale, mais imposent aussi des mesures discriminatoires («décret infâme»). En créant les consistoires (central et départementaux), Napoléon dote le judaïsme français -et belge, la Belgique faisant partie de l'Empire- d'un cadre légal qui existe encore de nos jours. En 1832, la Belgique indépendante inclut la religion israélite parmi les cultes reconnus et financés par l'Etat. Le Consistoire israélite de Belgique se fixe pour objectif de créer un judaïsme belge. En Allemagne, les Juifs sont d'abord émancipés dans les régions conquises par Napoléon. En 1812, les Juifs de Prusse sont émancipés, les limitations de zones de résidence, d'activité commerciale abrogées, les taxes spéciales supprimées. Avec l'unification allemande (1871), les droits civiques sont garantis à toute la population juive de l'Empire. En Angleterre, la victoire de l'Emancipation se traduit par l'élection au Parlement d'un Juif pratiquant, Lionel Nathan Rothschild (1858). Malgré le dynamisme du mouvement de la Haskala en Europe orientale, notamment en Russie, les populations chrétiennes ne soutiennent guère la lutte pour l'émancipation civique des Juifs. En Russie, ils sont astreints à des zones de résidence et soumis à une législation discriminatoire. Les Tsars multiplient les décrets anti-juifs et le clergé orthodoxe attise la haine du Juif. Suite à une rumeur accusant les Juifs d'avoir assassiné le Tsar, des pogroms éclatent en Ukraine (1881). De nouvelles vagues de pogroms (1883, 1891-1892, puis en 1903, à Kichinev et Odessa) accélèrent la grande vague d'émigration des Juifs d'Europe de l'Est et centrale, surtout vers les Etats-Unis. Depuis la destruction du Temple, les Juifs de la Diaspora expriment le désir de retour en Terre d'Israël dans leurs prières quotidiennes. Rabbi Zevi Hirsch Kalischer (1794-1874), Rabbi Juda Alkalaï (1798-1878) et d'autres cherchent à réunir les fonds nécessaires pour traduire cet espoir en réalité. Les motivations de Moses Hess (1712-1875), l'un des promoteurs de ce mouvement, sont laïques et présagent le sionisme. Des groupements d'intellectuels juifs, tel le Bilou en Russie (1882), réalisent une première vague de retour à la Terre Promise (alya, «montée»), à l'origine de la fondation de plusieurs villages de pionniers. Injustement accusé d'espionnage au profit de l'Allemagne, le capitaine Dreyfus est condamné à la détention perpétuelle (1895), réhabilité en 1906 au terme d'une «affaire» qui divise la société française et sera une cause célèbre dans les annales de l'antisémitisme. Cet épisode notable de l'histoire juive en France incite le journaliste Théodore Herzl à voir la seule solution du «problème juif» dans l'établissement d'un Etat juif sur la terre d'Israël.


 
 

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