Histoire du peuple juif (2e partie) - Les Juifs du Moyen Age

Mardi 10 mai 2005 par Roland Baumann

 

Le peuple juif est l’héritier d’un patrimoine identitaire qui s’est progressivement constitué au fil de son histoire. Une histoire souvent douloureuse et complexe, à revisiter pour la saisir tant dans l’unité de son déroulement chronologique qu’au travers de la diversité des époques et des lieux où elle s’est développée. Voici le deuxième des quatre volets que nous lui consacrons.

Au Moyen Age, les Juifs sont les seuls non-chrétiens tolérés en Occident. L'Eglise veut préserver le «peuple déicide» tout en limitant ses rapports à la société chrétienne. Saint Thomas d'Aquin affirmera que les Juifs sont voués à la servitude perpétuelle et doivent être astreints à des besognes serviles à cause de leur obstination. En période d'effervescence spirituelle, l'enthousiasme religieux incite des chrétiens à hâter la réalisation de la prédiction de Saint Paul selon laquelle les Juifs se convertiront à la fin des temps. On accuse les Juifs d'être à l'origine des invasions arabes et normandes, de la destruction du Saint-Sépulcre... La 1ère croisade (1096) s'accompagne de massacres en Rhénanie et sur le Danube. Ces violences antijuives se répètent à chaque grande prédication de croisade. Au XIIIe siècle apparaît la légende du Juif errant, témoin de la passion du Christ et condamné à errer jusqu'à la fin des temps. Les confins de l'Europe sont plus propices à un essor du judaïsme. Vers 861, le roi et l'aristocratie des Khazars, nomades mongols vivant entre le Don et la Volga, se convertissent au judaïsme. Un siècle plus tard, leur empire est détruit par les Russes, et les Khazars se dispersent parmi les peuples slaves. Selon Arthur Koestler, une grande partie des Juifs ashkénazes descendraient de cette «Treizième Tribu». Suite à la conversion au catholicisme des rois wisigoths (589), les Juifs séfarades (de l'hébreu séfarade : l'Espagne) sont victimes de persécutions auxquelles met fin la conquête musulmane (711). L'époque de Al-Andalus (jusqu'en 1036) est un âge d'or du judaïsme. Sous le califat omeyyade de Cordoue et les royaumes musulmans qui lui succèdent, les Juifs jouissent de la liberté de culte, s’occupent de grand commerce, d’artisanat, de médecine; ils sont traducteurs, ambassadeurs ou conseillers des émirs et califes. L’école talmudique de Cordoue est le centre d’une brillante activité intellectuelle. Le judaïsme séfarade contribue à la renaissance de l'hébreu, avec ses grammairiens, ses lexicographes et ses poètes, tels Salomon ibn Gabirol, Moïse ibn Ezra et Juda Hallevi. Moïse Maimonide, le Rambam, est enfant lorsque ses parents fuient les persécutions musulmanes déclenchées par la reconquête chrétienne (Reconquista). Il vit au Maroc et en Palestine avant de s'établir en Egypte où il rédige en arabe le Guide des égarés (1190). Les persécutions des Almohades entraînent l'exode des Séfarades vers l'Espagne chrétienne. Après la reconquête de Tolède, le roi de Castille en fait sa capitale et la cité cosmopolite devient un grand centre de traductions et de rayonnement intellectuel. Dans ce contexte, le judaïsme séfarade prospère à nouveau, cette fois en terre chrétienne. Alfonso VII de Castille se proclame roi des trois religions (1150). Les communautés juives, régies par des privilèges royaux et par leurs propres constitutions, mènent une vie paisible fondée sur une économie diversifiée, allant du cultivateur au fermier des impôts. Les rabbins séfarades jouissent d'un prestige énorme, tels Moïse ben Nahman, dit Nahmanide, et Salomon ben Adret. Le kabbaliste Moïse de León transcrit le Zohar. Les Juifs participent à l'éclosion de la science et de la littérature castillanes, notamment sous Alfonse le Sage (1254-1284). Au nord des Pyrénées, les Juifs sont progressivement cantonnés dans l'artisanat (fripiers, tailleurs, etc.) et le commerce, spécialement celui de l'argent et le prêt sur gage. L'essor de l'économie, la renaissance des villes et le développement du commerce international exigent des spécialistes du négoce, une accélération des échanges de monnaie et de crédit. Les réseaux communautaires en terre chrétienne comme en terre d'islam facilitent les activités des banquiers juifs. Seigneurs et évêques cherchent en général à protéger leurs sujets juifs, qui leur fournissent taxes et impôts en abondance. Dans l'Empire germanique les rapports avec ces puissants sont réglementés par des chartes de privilèges offrant une relative autonomie aux communautés juives; telle la privata lex de Spire (1084), confirmée par Henri IV (1090), et garantissant la liberté de commerce et de circulation des Juifs dans tout l'Empire. En France, des centres d'études juives s’ouvrent à Paris, en Champagne (Rashi à Troyes) en Normandie (1040-1105). A travers l'Europe occidentale, le renforcement du pouvoir central et l'exercice du pouvoir de plus en plus complexe, exigent des auxiliaires cultivés. Les Juifs sont traducteurs, interprètes ou ambassadeurs, trésoriers, receveurs fiscaux, conseillers... Mais la position des princes est toujours ambiguë : les Juifs sont utiles, mais servent fréquemment de bouc émissaire lors des émeutes populaires. L'incitation faite aux Juifs de venir s'installer pour développer un territoire subsiste malgré les croisades et les expulsions. Jacques d'Aragon enlève les Baléares aux musulmans et invite des Juifs à s'installer à Majorque, avec des privilèges importants (1232) malgré les prescriptions de l'Eglise leur interdisant les emplois publics. En 1264, Boleslaw de Kalisz accorde aux Juifs de Pologne la protection royale (servi camerae).

Antisémitisme virulent

Le concile du Latran IV (1215) proscrit tout rapport entre Juifs et chrétiens : mariages mixtes, cohabitation, convivialité. A l'image de ce qui se pratiquait déjà dans le monde musulman, le concile recommande d'imposer aux Juifs le port d'un signe distinctif sur leurs vêtements. Les Ordres mendiants de saint François et de saint Dominique qui se développent à l'époque jouent aussi un rôle moteur dans l'explosion de violences antijuives à partir du XIIIe siècle. La pression pour convertir les Juifs se renforce. Le pape instaure la prédication obligatoire dans les synagogues, souvent assurée par des Juifs convertis. C'est surtout à des convertis que les chrétiens ont recours pour affronter les Juifs lors des disputations suscitées par l'Eglise à Paris (1240) ou Barcelone (1263) pour démontrer la supériorité du christianisme sur le judaïsme. L'antijudaïsme se propage à l'art sacré et au théâtre qui véhicule une image du Juif de plus en plus caricaturale, incitant les chrétiens à la vengeance. On prête aux Juifs une odeur fétide (fœtor judaicus) qui disparaît au baptême! Les Juifs sont démonisés : l'Antéchrist serait de sang juif! On dit que les Juifs ont besoin de sang frais pour panser leurs blessures de la circoncision et leurs hémorroïdes congénitales! On les accuse de meurtres rituels -sur un enfant masculin crucifié ou saigné à blanc-, ou de profanations contre les hosties - tel le soi-disant miracle du Saint-Sacrement dont sont victimes les Juifs du Brabant et qui se termine par le bûcher et l'expulsion (1370). Ces prétendus crimes rituels -le premier exemple est à Norwich (1144)- sont des variantes d'un même répertoire d'accusations antisémites formulées le plus souvent en période de Pâques; les Juifs profaneraient les hosties, qui saigneraient et démontreraient ainsi la vérité du dogme de la transsubstantiation! Les monarques en mal d'argent profitent de l'antisémitisme populaire pour s'enrichir à bon compte. Philippe Auguste rançonne les Juifs de Paris (1181) puis les chasse du royaume et saisit leurs biens. Edouard Ier expulse tous les Juifs d'Angleterre (1290). Les violences antisémites se déchaînent après la Grande peste (1347). En 1366, la république de Venise ouvre ses portes au Juifs et des banquiers juifs de Florence sont au service des ducs de Médicis et d'Este (vers 1400). Mais les communautés juives d'Europe sont peu à peu enfermées dans des ghettos (le mot «ghetto» vient du quartier où furent confinés les Juifs de Venise, en 1516). De l'autre côté de la Méditerranée, le même sort est réservé aux Juifs dans les mellahs. De nombreux rescapés des massacres et des expulsions s'installent en Pologne, où Casimir III Jagellon leur accorde le Privilegium (1334), ce qui va contribuer à l'extraordinaire rayonnement intellectuel et artistique du royaume. D'autres se réfugient dans les Etats du pape à Avignon et Carpentras (Comtat Venaissin), et à Rome, dans la «sécurité» du ghetto. En 1391, une vague de massacres déferle sur l'Espagne, provoquant l'apostasie et l'émigration de nombreuses communautés. Les Juifs de Castille et d'Aragon sont définitivement bannis par les Rois catholiques, Ferdinand et Isabelle, peu après la prise de Grenade. Décrétée le 30 mars 1492, l'expulsion des Séfarades met fin au foyer majeur du judaïsme médiéval. Accusés de corrompre la religion catholique, les Juifs convertis, ou marranes (du castillan marrano, «porc»), sont persécutés par l'Inquisition. Certains d'entre eux se réfugient au Portugal, puis, chassés par les violences populaires, ils partent pour la Hollande (parmi eux, les ancêtres de Spinoza). Les chanoines de la cathédrale de Cordoue exigent, en 1535, que l'accès au chapitre soit réservé aux personnes qui attestent de la limpieza de sangre (la pureté du sang) et n'ont aucun Juif ou musulman pour ascendant. Le pape repousse cette mesure. Mais Charles Quint l'impose à l'ensemble de l'Espagne. En 1609, le roi d'Espagne couronne l'entreprise de purification nationale en expulsant les musulmans convertis sous la contrainte, les morisques. Dispersés de l'Empire ottoman (Constantinople, Salonique) aux Amériques, les Séfarades conservent une unité de culture et de langue judéo-espagnole. La population juive de Terre sainte s'hispanise avec la renaissance, de Jérusalem, Hébron, Safed (où Joseph Caro rédige le Shoulhan Aroukh) et Tibériade.


 
 

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