L'opinion de Guy Haarscher

Eschyle et le "black face"

Mardi 7 mai 2019 par Guy Haarscher, Philosophe et professeur émérite de l'ULB
Publié dans Regards n°1043

Le 7 février 2012, un débat que j’anime se tient à l’Université Libre de Bruxelles. Il est arrêté au bout d’une demi-heure par une foule hurlante. Impossible de continuer : les autorités académiques se résignent à clore la séance. 

Il s’agissait d’une discussion entre l’essayiste Caroline Fourest et l’ancien recteur Hervé Hasquin, à propos du thème : « Que signifie la “dédiabolisation” dans le chef de Marine Le Pen ? ». La soirée devait donc être consacrée à une analyse de l’extrême droite, en particulier aux tentatives de cette dernière de se présenter comme « politiquement correcte ».Mais Caroline Fourest, militante anti-intégriste, était accusée d’« islamophobie », c’est-à-dire de racisme antimusulman. Elle aurait pu aisément réfuter cette accusation en montrant -ce qu’elle avait fait mille fois- que le fait de dénoncer l’islamisme ou le fondamentalisme ne signifie pas attaquer les musulmans, mais tout au contraire lutter avec eux contre cette « maladie de l’islam » (Abdelwahab Meddeb). Elle n’en a pas eu l’occasion : la censure a fait son effet.

Le 25 mars 2019, l’helléniste Philippe Brunet présente à la Sorbonne sa mise en scène des Suppliantes d’Eschyle. Des perturbateurs, soutenus par l’Union nationale des étudiants de France (UNEF), empêchent que la pièce soit jouée. Motif : les Danaïdes, personnages centraux de la pièce, portent des masques sombres (une photo d’une actrice avec un maquillage noir avait un moment circulé sur les réseaux sociaux). Selon les censeurs, ces masques rappelleraient le phénomène du black face : depuis le 19e siècle, des Blancs grimés en Noirs se donnaient (et se donnent parfois encore) en spectacle dans une intention clairement raciste.

La pièce d’Eschyle raconte l’histoire des Danaïdes, femmes à la joue « brunie par le soleil du Nil », que l’on veut marier de force à des Egyptiens. Elles fuient en Grèce, à Argos, et demandent l’asile. Elles l’obtiendront, non sans que l’on découvre qu’en fait, elles descendent d’Io, princesse argienne, donc grecque. La tragédie ébranle par conséquent la distinction « Blanche »/« Noire », puisque ces « Africaines » ont des ancêtres grecs. Belle pièce donc, qui aurait suscité d’intéressantes discussions.

Celles-ci auraient même pu, à la rigueur, porter sur les masques noirs (en vérité « cuivrés ») et sur la question, à mon avis dépourvue de sens, de savoir s’ils ne risquaient pas de renforcer les stéréotypes raciaux en rappelant le black face, même dans une pièce qui mettait manifestement en cause la distinction des supposées « races ».

Bref, comme dans le cas de Caroline Fourest, le spectacle avait plutôt une connotation antiraciste, et, qui plus est, aucune discussion n’a été possible, puisqu’il a été censuré a priori.

Je considère ces atteintes à la liberté d’expression comme particulièrement graves, plus graves peut-être que les attaques des catholiques intégristes en 2011 contre une pièce jugée blasphématoire de Romeo Castelluci, Sur le concept du visage du fils de Dieu : après tout, il se moquait -ce qui, par ailleurs, est parfaitement son droit- de leurs convictions les plus enracinées.

Aujourd’hui, les militants bien-pensants s’en prennent donc à des expressions totalement dénuées de racisme. Que dire alors des grands textes et des œuvres du passé ? Que faire de Sade, des considérations de Kant sur les Noirs, de l’antijudaïsme de Voltaire ?

Ne plus les lire ? Les rayer du programme des cours ? Les nouvelles ligues de vertu sont prêtes à intervenir en faveur des bonnes mœurs, version antiracisme post-colonialiste. Au détriment, bien entendu, de la culture : les perturbateurs de la Sorbonne ne s’intéressaient sans doute pas le moins du monde à la tragédie grecque.

Dans cette confusion radicale qui est d’abord une défaite de la pensée, les vrais racistes peuvent dormir sur leurs deux oreilles. Les ennemis sont partout, dès lors ce que disent et font les suprématistes blancs est-il si grave ?

La liberté d’expression a longtemps été bridée aux Etats-Unis, la Cour suprême adoptant jusqu’après la Première Guerre mondiale la théorie dite de la bad tendency : le moindre propos un peu critique ou virulent pouvait constituer l’étincelle qui allait engendre un brasier. En 1919, de grands juges dissidents (ils étaient encore minoritaires), dont au premier chef Oliver Wendell Holmes, défendirent une théorie bien plus favorable à la liberté d’expression : le « danger clair et présent », danger que les mots prononcés (ou le spectacle présenté) mènent à une action violente (ou, dans le contexte contemporain, également à des actes racistes). Cette théorie devint majoritaire, puis de nouveau minoritaire à l’époque du Maccarthysme, pour, après avoir été précisée, devenir à partir de 1969 une doctrine centrale de la Cour suprême concernant la liberté d’expression. Caroline Fourest et Philippe Brunet, dangers pour l’égalité et la lutte contre le racisme ? Ils sont plutôt l’honneur de la démocratie.

Le malheureux exemple de la censure des Suppliantes, qui plus est dans une université, témoigne de la dérive liberticide d’une certaine frange de l’antiracisme contemporain : une réincarnation de la vieille théorie conservatrice de la bad tendency. De l’art de se tirer une balle dans le pied.


 

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http://www.respectzone.org/fr/
  • Par Jean-Luc DESPREZ - 21/05/2019 - 14:42

    Vive Caroline Fourest et son courage

  • Par Amos Zot - 22/05/2019 - 8:29

    Est-ce de la naïveté , de l'hypocrisie , de la bêtise ou de l'humour dans le chef de l'auteur de cet article?
    S'étonner de tels agissements alors que le Conseil d'administration de cette université récompense un antisémite notoire comme Ken Loach du titre de docteur honoris causa ou accepte le BDS comme cercle facultaire.

  • Par Kalisz R. - 22/05/2019 - 9:33

    La furie stupide des universités est bien plus inquiétante que l'hystérie populaire. De plus, il est bien connu que les tragiques grecs se jouaient avec des masques.