Les cultures minoritaires dans la com'

Mardi 3 juin 2008 par Roland Baumann

 

La multiplication des phénomènes médiatiques des « cultures minoritaires », dans l’univers des magazines et de la publicité, favorise-t-elle le « vivre-ensemble » dans notre société plurielle ? Quelles sont les réalités de terrain de ces « médias communautaires » ? Contribuent-ils à l’idéal d’une société multiculturelle ou incitent-ils au repli identitaire ?

Comment la communication positionne-t-elle les groupes identitaires particuliers en regard de la société globale dans laquelle ils évoluent ? Sa responsabilité est double, à la fois vis-à-vis des groupes dont elle parle, et de la société au sens large, qui risque d’associer trop linéairement les messages qu’elle véhicule à la minorité qu’ils « représentent ». Cette représentativité remplit toujours une double fonction, de vitrine pour les « autres » et de miroir pour l’identité minoritaire concernée. Voici quelques éléments permettant de mieux comprendre cette problématique, très contemporaine, d’une société de plus en plus fragmentée à la recherche de son unité et de sa cohérence, composée de minorités se réclamant de projets le plus souvent intégrationnistes, plus rarement particularistes. L’agence Page in extremis a réalisé pendant de nombreuses années la maquette de Regards. La société d’Alain Steinberg a travaillé pendant 15 ans dans les magazines, et fait toujours la mise en page des Nouvelles consistoriales et de Shofar. Aujourd’hui, elle se charge surtout de communication visuelle pour des institutions nationales et internationales. Alain esquisse la place incertaine d’un magazine communautaire dans le secteur de la presse périodique : « Pour la régie qui commercialise son espace publicitaire, le magazine communautaire fait partie de la presse de niches. Celle-ci ne touche qu’une petite portion de population et n’attire donc pas de grands annonceurs. Au contraire de nombreux magazines, la presse juive a peu de moyens. Mais c’est une presse de qualité professionnelle, qui bénéficie de l’apport de ses bénévoles et se sent très proche de ses lecteurs. Ce sentiment de communauté incite à donner le meilleur de soi-même afin de ne pas décevoir les lecteurs. Il ne faut pas avoir peur d’être communautaire, d’afficher son identité, tout en offrant un regard sur le monde. Un magazine communautaire juif doit rester dans l’idée de la transmission du judaïsme et offrir un véritable espace de dialogue dans lequel on peut aborder tout sujet en rapport avec l’actualité de la communauté, d’Israël et du monde juif en général. Il doit aussi respecter deux contraintes majeures : se rapprocher de la presse généraliste sans diluer son identité et, inversement, être fidèle à son message sans tomber dans la caricature communautariste ». Le studio de graphisme [sign*] travaille dans l’édition de livres d’art, de nombreux magazines et journaux d’entreprise, de cinéma..., met son expertise graphique au service d’agences publicitaires et réalise la nouvelle mise en page de Regards. Comme le précise Franck Sarfati, l’un des fondateurs : « Regards est un organe de presse et d’information dense, un magazine professionnel, complet, avec de l’impact. Nous sommes une petite communauté avec ses spécificités et ses habitudes. Notre travail de graphistes consiste à donner à son organe de presse la forme la plus harmonieuse et équilibrée pour mieux assurer le succès de sa communication ».

Groupes et presse communautaires

Qu’en est-il de la presse périodique des autres communautés ? Du côté de la communauté belgo-marocaine, on a vu des titres éphémères et de diffusion assez restreinte (Reflets Magazine, ou récemment, l’hebdo gratuit L’autre Opinion). Certaines associations ont publié des bulletins à usage interne, le plus souvent en français ou en néerlandais. Le gros de la presse périodique lue par les Belgo-Marocains n’est pas publié en Belgique. Outre la presse en arabe et les magazines francophones du Maroc comme le Journal Hebdomadaire, Maroc Hebdo ou La Nouvelle Tribune, on trouve aussi en kiosques une presse franco-maghrébine, tel Le Courrier de l’Atlas, mensuel news sur l’actualité politique, économique, culturelle du Maghreb et des Maghrébins de France. Il existe par contre des organes de presse belgo-marocaine en ligne, avec des articles sur le Maroc et la Belgique, le statut des immigrés, etc. comme Dounia News, Wafin.be et Yenoo.be. Lancé début 2007 par Decom, régie publicitaire et société malinoise publiant une quarantaine de périodiques divers, le magazine gratuit Polonianet s’adresse aux 70.000 Polonais qui vivent et travaillent en Belgique. Sa rédaction se compose de Belges d’origine polonaise. Ce périodique « ethnique » de Flandre, écrit en polonais (avec des résumés en néerlandais ou en français), veut jeter des ponts entre Polonais et Belges et faciliter l’intégration harmonieuse de ses lecteurs « allochtones » en donnant des réponses à leurs problèmes pratiques : trouver du travail, inscrire les enfants à l’école, etc. De même, depuis 2001, Gazetka, mensuel gratuit bruxellois, œuvre à l’intégration des nouveaux arrivants, publiant, en polonais, un maximum d’informations sur la Belgique. Il existe aussi une presse « allochtone » d’opinion, dont les prises de position ne coïncident pas forcément avec la voix de sa communauté d’origine, et qui s’adresse aussi à un lectorat belge. Forcé d’arrêter la publication de son blog allochtone.be suite aux violences dont il fut victime lors d’une manifestation des nationalistes turcs à Schaerbeek en octobre 2007, le journaliste Mehmet Koksal poursuit néanmoins sa chronique « rebelle » dans le mensuel de l’UPJB, Points critiques. Cet « anti-communautarisme » caractérise aussi un « vénérable » organe de presse « turc » en Belgique, Info-Türk, fondé en 1974 par Dogan Özgüden et Inci Tugsavul. Directeurs d’une revue socialiste, ils fuient la Turquie après le coup d’Etat militaire de 1971 et fondent à Bruxelles cette agence de presse « turco-belge » dont le bulletin bilingue informe l’opinion publique de l’actualité turque, en particulier des violations des droits de l’homme et de la lutte pour la démocratie.

Pub et ethnicité

L’image de l’Autre, qu’il soit noir, oriental, juif, ou breton, est utilisée depuis longtemps dans l’univers de la communication. Aujourd’hui, la publicité fait appel au « héros faiseur de tendance ». Sportif de haut niveau, musicien ou vedette de cinéma, il devient l’icône des grandes marques. Fondateur et co-président de l’agence publicitaire franco-belge Air, Eric Hollander souligne : « Pour le publicitaire, tout être humain mérite de la considération, y compris comme membre d’un groupe minoritaire. Je me souviens d’une pub pour le cabriolet Peugeot 207, qui avait pour cibles principales les femmes jeunes actives et les gays. Comme la publicité n’a pas d’idéologie et met ses moyens au service de cet effort commercial, elle contribue massivement à l’anti-stigmatisation, faisant passer le meta-message fort que les gays sont des citoyens comme les autres ! Mais aujourd’hui, toute la question des minorités est en train de se déplacer. On assiste à une nouvelle fracture entre ceux qui peuvent consommer et tous ceux qui ne le peuvent pas et sont hélas de plus en plus nombreux ». Comme le décrit la journaliste Anne Sengès dans son livre Ethnik ! Le marketing de la différence (Autrement, 2003), aux Etats-Unis, les agences de publicité spécialisées en marketing ethnique et ciblant une minorité selon ses goûts et modes de consommation, se sont mul-tipliées. Les entreprises et leurs publicitaires ont acquis une expertise qui leur permet de mieux séduire les Noirs, les Hispaniques ou les Asiatiques. Des communautés « non ethniques » sont également visées. La « communauté gay » constitue un marché très lucratif. La religion est également un critère de segmentation publicitaire. Malgré la présence croissante de « minorités visibles » dans les pubs (télévision, affichage, presse) et la publicité multi-culturelle comme symbole d’une nation plurielle, la France, de son côté, montre de fortes réticences devant toute démarche ethnique en communication. Désigner l’autre par ses origines, produire des statistiques sur ces origines, et prétendre que les modes de consommation de chacun perdurent malgré l’intégration, c’est s’opposer aux principes républicains qui sont le ciment de la société. Au marketing ethnique, on préfère le style « United Colors of Benetton », qui colle mieux à une « France de la diversité » et aux modes de vie des jeunes générations, citoyens-consommateurs du monde qui mixent les genres, s’habillent hip-hop, raffolent des sushis et dansent la salsa. Pourtant, c’est en France que sont apparus des produits à cibles ethniques, tel le lait Laban, lancé en 1998 par les laiteries Bridel pour accompagner couscous et tagines. C’est dans l’Hexagone qu’en 2002, Tawfik Mathlouthi a lancé le Mecca-Cola, promettant de verser 10% de ses bénéfices nets à des œuvres humanitaires palestiniennes, et que sont apparus ensuite les soft drinks concurrents de Muslim Up et Arab Cola, ciblant eux aussi les consommateurs musulmans. Et en Belgique ? Comme le fait remarquer Franck Sarfati : « Qu’il s’agisse de pubs ou de produits de consommation en général, en Belgique, la catégorisation ne se multiplie pas rapidement comme aux Etats-Unis ou au Royaume-Uni. C’est fonction de la taille des communautés et de l’implantation des sociétés. La Belgique est un pays dans lequel il faut s’adresser au plus grand nombre. Je crois que c’est notre avantage, ce côté multiculturel qui, depuis longtemps, fait de la Belgique le laboratoire de l’Europe. Ces échanges multiculturels permanents sont notre richesse... ». Et le vivre-ensemble, un pari difficile et ambitieux que notre pays doit absolument remporter.

Une presse féminine engagée

Dans le paysage médiatique contemporain, les femmes représentent un groupe particulièrement important. On peut s’interroger sur le statut ambivalent qui singularise la presse féminine, cette presse de la « minorité majoritaire ». Parmi les phénomènes d’expressions identitaires, la femme est étonnamment devenue un segment culturel à part entière. Etrange évolution de cette polarité naturelle devenue dans la médiasphère et dans nos usages, une catégorie conceptuelle. Cette « culturalisation » de la problématique féminine s’explique largement par le combat que les femmes ont dû courageusement mener pour l’institutionnalisation de l’égalité des genres dans les mœurs et dans l’esprit -voire dans la lettre- des textes de loi. Ce travail d’émancipation s’est doublé de l’instauration d’un statut spécifique qui associe curieusement les femmes à celui des autres minorités, qui se sont elles aussi battues pour la reconnaissance de leurs droits et de leur dignité. Aujourd’hui, les magazines féminins représentent une part majeure de la presse française. Présent dans le monde entier avec près de 40 éditions, ELLE est la « locomotive » du groupe Hachette Filipacchi Médias, qui se partage le marché français avec notamment Condé Nast France (Vogue, Glamour), Prisma Presse (Prima, Femme actuelle…) ou Marie Claire (Marie Claire, Cosmopolitan…). En décembre 2003, renouant avec le militantisme féminin des années 70, ELLE s’engage par un appel et une pétition contre le port du voile. Réaffirmant les principes républicains, et la lutte « pour les valeurs de progrès, d’égalité et de démocratie ». Au nom du principe non négociable de l’égalité des sexes, ELLE s’oppose au port du voile islamique à l’école et dans l’administration, car « le voile n’est pas un symbole religieux, mais bien le marquage d’un sexe par l’autre ». En avril 2001, déjà, le magazine refusait l’indifférence face au « martyre » des femmes afghanes. Démonstration supplémentaire que l’on peut avoir une identité forte et s’inscrire en son nom dans la défense des valeurs universelles.

*** Le regard juif de L’Arche Meïr Waintrater est le directeur de la rédaction de L’Arche. Il caractérise le regard que porte sur l’actualité ce mensuel juif français de renom. Quelle est la ligne éditoriale de L’Arche et à qui s’adresse-t-il ?

Nous nous adressons à un public que nous ne définissons pas par une origine mais par des intérêts. Lorsqu’on parle de communauté ici à L’Arche, il s’agit d’une communauté virtuelle et non d’une communauté organique. On ne s’adresse pas à des gens qui sont mis en fiches, mais qui, a priori, qu’ils soient juifs ou non, s’intéressent à des thématiques juives. Ensuite, nous gérons la part relative de ces intérêts par rapport aux intérêts généraux, en veillant à conserver la spécificité de notre publication, sans faire de la politique ou de la culture au sens général du terme. Nous sélectionnons une actualité qui a un rapport explicite au judaïsme, ou dont nous supposons qu’elle intéressera nos lecteurs parce qu’elle traite de valeurs dans lesquelles ils s’identifient et se reconnaissent une préoccupation éthique. Nous nous considérons plus comme une revue que comme un magazine, ce qui implique un important travail de documentation. Quand nous faisons un numéro sur les Séfarades d’Amsterdam, nous sommes dans la transmission du patrimoine juif, sans rapport direct avec l’actualité. Un de nos numéros les plus demandés est un numéro spécial sur Levinas, publié après sa mort, et dans lequel nous évoquons un philosophe juif et aussi un grand philosophe français.

Ce projet éditorial se trouve-t-il remis en question ?

Depuis la seconde intifada, un grand nombre de lecteurs, juifs et non juifs, attendent de L’Arche et de la presse juive en général, non plus un message équilibré, mais une réponse. Ils ont le sentiment d’être agressés dans les médias et attendent de nous un message rééquilibrant. Sans le vouloir, je me suis trouvé, dès l’automne 2000, à faire des dossiers correctifs par rapport à ce qui se disait dans les médias. Alors que jadis je confrontais les points de vue palestiniens et israéliens, j’ai vite compris que le point de vue palestinien était surmédiatisé par la presse et que nos lecteurs attendaient de nous le point de vue opposé. C’est un phénomène très malsain car c’est ainsi qu’on en vient à faire une presse très partisane, avec tous les risques de communautarisation et d’auto-intoxication que cela comporte.

*** Un ancrage féminin dans la République L’écrivain Michèle Fitoussi, éditorialiste à ELLE, évoque l’engagement citoyen du célèbre hebdomadaire féminin. Quelles sont les spécificités de ELLE ?

ELLE est avant tout un magazine news qui s’adresse aux femmes et explore les différentes facettes de l’univers féminin. C’est vraiment un journal d’observation de la société et de ses mœurs, avec tout le côté tendance et mode de vie, qui concerne autant les femmes que les hommes. Ceux-ci représentent 25% de nos lecteurs et le journal compte 10-15% de journalistes masculins. Nous abordons toutes les questions de société, des questions qui partent des femmes, mais concernent tout le monde. Depuis l’après-guerre, ce sont les femmes qui, très souvent, ont posé toutes les grandes questions de société, et la font avancer par leur émancipation, leurs façons de formuler les problèmes : le divorce, le travail féminin, la contraception, l’avortement, la bioéthique, etc. Depuis sa création par Hélène Lazareff, en 1945, ELLE s’intéresse à la mode, à la beauté... et en même temps, dès ses débuts, sous l’impulsion de Françoise Giroud, le journal s’adresse aux femmes pour les informer et les aider à défendre leurs droits. ELLE a accompagné toute l’émancipation civile, politique et économique des femmes depuis l’après-guerre. Avec des divergences politiques et des sensibilités différentes au sein du journal, nous avons un même intérêt pour les causes féminines et un intérêt général pour la société et tout ce qui la fait avancer. Nous nous sommes intéressés à l’excision, à la question du voile, tout comme aux droits des femmes musulmanes. Récemment, j’ai écrit sur le divorce en Israël et la question du « get ». Des sujets qui touchent à l’universalité des femmes.

Vos réactions face à la montée de l’islamisme et aux tensions communautaristes ?

C’est un parti pris de défense des droits de la femme, un parti pris démocrate, républicain. Nous avons lancé une pétition contre le port du voile des mineures à l’école. Défendre les droits des femmes, c’est défendre la démocratie. Quand on s’interroge sur la question du voile, on défend la démocratie. L’idéal républicain est aujourd’hui très malmené. Les communautés revendiquent leur identité propre comme le montre l’affaire du voile. On voit bien la faillite de la politique communautaire telle qu’on la pratique en Angleterre ou en Hollande. Faut-il rester ferme sur nos positions républicaines ? Faut-il accepter que ces minorités affirment dans l’espace public leur culture et leur mode de vie ? Va-t-on vivre juxtaposés ? Ce sont des questions de société que nous sommes tous obligés d’affronter.


 
 

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http://www.respectzone.org/fr/
  • Par fax mailing - 10/12/2014 - 10:13

    Aujourd'hui, on constate surtout que tout le monde est devenu journaliste avec tous ces outils de communication mais surtout avec tous ces évènements inattendue dans les quatre coins du monde. Je pense que tout ceci dépend enfaite de ce que les gens veulent publier ou pas sur les réseaux sociaux, à noter que ces derniers constituent une source d'information incroyable et très mise à jour jusqu'à la dernière seconde, tout y est.

    A visiter également : http://www.fax-mailing.pro/fichier-fax-mailing/