Bilan d'un retrait

Mardi 20 septembre 2005 par Ilan Greilsammer

 

Il nous a été donné d’assister en direct, d’un bout à l’autre, à un événement d’une importance cruciale : pour la première fois de son histoire, l’Etat a volontairement renoncé à des territoires qui -du point de vue des Juifs religieux- font partie de l’Eretz Israël biblique, de la Terre promise par Dieu à Abraham, Isaac et Jacob…

Tout d’abord, cette évacuation menée avec beaucoup de tact et beaucoup d’intelligence a montré qu’un gouvernement israélien, à condition qu’il ait une ferme volonté politique, était parfaitement capable de se retirer de points d’implantation juive dans les territoires occupés depuis 1967. On pouvait fortement douter de cette capacité, à la vue du spectacle donné par l’armée lors des tentatives pitoyables d’évacuation des «avant-postes illégaux». A chaque fois qu’un escadron de Tsahal avait tenté de faire bouger quelques caravanes illégales posées sur les collines de Cisjordanie, les colons avaient ridiculisé les soldats en revenant s’y installer le lendemain même du jour où ils avaient été mis dehors! Or, la preuve vient d’être faite de façon éclatante : lorsqu’il y a une volonté politique, il y a des résultats. Pour tous ceux d’entre nous qui pensent que la paix passe par une évacuation future des colonies juives de Cisjordanie, cette «démonstration» était fondamentale. Le jour où Israël décidera enfin d’en revenir (plus ou moins) aux frontières de 1967, l’armée sera capable de mener un tel retrait à bien. Contrairement à ce que la droite essayait de faire croire au public, l’évacuation n’a pas donné lieu à une «guerre fratricide». Aucun «scénario-catastrophe» ne s’est produit. Dans l’ensemble, et à de rares exceptions près, les colons se sont retirés sans violences, l’armée est restée unie et soudée malgré quelques défections, et il ne faut pas exagérer le traumatisme ressenti par les Israéliens. Bien sûr, certaines scènes ont été regardées avec tristesse, même par des gens appartenant au Camp de la Paix : ce n’est jamais «agréable» de voir des gens, quels qu’ils soient, qu’on soit d’accord ou non avec eux, obligés de quitter leurs maisons avec leurs meubles et leurs souvenirs… Mais je suis de ceux qui ont été étonnés de la façon dont la population a très largement accepté le retrait. N’oublions pas que, depuis le début, deux tiers environ de la population ont constamment soutenu l’initiative de Sharon. Il n’y a pas eu de traumatisme national qui aurait hypothéqué d’autres retraits ultérieurs. L’évacuation a eu l’immense mérite de clarifier l’échiquier politique israélien. Au-delà des cadres formels des partis, il apparaît aujourd’hui que la population israélienne se divise assez nettement entre trois camps.

Clivages nettement dessinés

A droite et à l’extrême droite, se précise un camp fortement idéologique, qui s’est battu contre tout désengagement, qui considère Sharon comme son ennemi juré, qui juge ce qui s’est passé comme une trahison, et est résolument décidé à empêcher toute nouvelle «concession» dans les territoires, aussi mineure soit-elle. On trouve là les supporters du parti d’extrême droite Union Nationale, les Sionistes-religieux, et les «rebelles» du Likoud derrière Uzi Landau. Le chef «naturel» de ce camp des ultras est Benjamin Netanyahou, même si en fait cet homme est surtout un opportuniste de première classe. Au centre, se profile un «marais» assez large, de tendance pragmatique, dont Sharon est devenu la figure de proue. A côté des quelques ténors du Likoud qui lui ont été remarquablement fidèles (Ulmert, Livni, Shitritt, Ezra, Mofaz, etc.), on peut placer dans ce camp le parti Shinouï de Tommy Lapid, et l’aile droite du Parti travailliste. Shimon Peres lui-même est aujourd’hui plus proche que jamais de Sharon. Au fond, ce camp se caractérise par l’idée qu’Israël doit, avant tout, préserver les «grands blocs d’implantation» en Cisjordanie (et notamment les villes d’Ariel et de Maalei Adoumim); et les atouts stratégiques d’Israël, comme la Vallée du Jourdain et le Golan. Enfin, le Camp des Colombes, autour du Meretz, de La Paix Maintenant, de la gauche travailliste et des partis arabes israéliens, œuvre pour un retrait général d’Israël, dans l’esprit du Pacte de Genève. Il ne fait aucun doute qu’en août 2005, le camp «centriste-pragmatique» est très largement majoritaire dans la population. Par ailleurs, ce désengagement a été une formidable leçon de démocratie. En effet, depuis trop longtemps, les Israéliens se sont habitués à ce qu’une minorité agissante, qui s’est auto-mandatée, leur fasse faire ses quatre volontés. Les différents gouvernements israéliens, depuis 1967, se sont laissé «entraîner» vers la multiplication des colonies par cette minorité agissante, dont Gouch Emounim (le Bloc de la Foi) a été le fer de lance. Un petit groupe d’activistes convaincus par une idéologie messianniste a imposé sa façon de voir et d’agir à une population qui, par lassitude ou faiblesse, les a laissé mettre en œuvre son programme. Or, c’est de façon parfaitement démocratique que le gouvernement d’Ariel Sharon a procédé à l’évacuation des colonies de Gaza. Décisions à la majorité au sein du gouvernement, décisions à la majorité au sein du Parlement, contrôle et assentiment de la Cour Suprême, tout s’est passé, contrairement à ce qu’a hurlé la droite, en parfaite conformité avec les normes démocratiques universellement reconnues. Non, un référendum général n’était absolument pas nécessaire. Israël appartient à la famille d’Etats démocratiques à régime parlementaire représentatif, où c’est le Parlement, émanation de la souveraineté nationale, qui a le dernier mot. En Israël tout particulièrement, un référendum, résidu de démocratie directe, serait très malvenu. Demain, les ultra-laïques demanderont un référendum sur l’élevage des cochons, les ultra-religieux sur l’instauration d’un régime théocratique, les Arabes sur l’abrogation de la Loi du retour, etc., etc. Ce serait sans fin. C’est lors des élections, et seulement lors des élections, que les votants peuvent se prononcer et choisir leurs futurs dirigeants.

Revenir à l’essentiel

Il est vrai que Sharon a fait pas mal d’erreurs en chemin, comme l’organisation de ce référendum à l’intérieur du Likoud, qui l’a mis en minorité après que Sharon ait promis de tenir compte de ce vote… Mais comment le chef du Likoud a-t-il pu penser un seul instant qu’une question aussi importante que le retrait israélien de la bande de Gaza devait être réglée à l’intérieur de son seul parti? Au terme du processus, les Israéliens ont vu le fonctionnement de la démocratie dans ce qu’elle a de meilleur, et cela aura de bonnes conséquences dans l’avenir. Pour beaucoup d’entre nous, cette évacuation a été l’occasion de se «réconcilier» avec Tsahal et avec les valeurs que représente l’Armée de Défense d’Israël. On se demandait parfois où avait disparu le «Tohar Ha Néchek» (littéralement la Pureté des Armes) qui était autrefois l’apanage de Tsahal. Or là, nous avons tous ressenti une immense fierté en regardant à la télévision la façon dont ces jeunes soldats, garçons et filles, ont œuvré sur le terrain. Avec quelle discipline, avec quelle retenue, avec quelle courtoisie, avec quel doigté ils ont rempli leur mission. L’Armée a montré que lorsqu’elle le voulait, elle était capable de mener n’importe quel travail sans hystérie et sans violences inutiles. Nous sommes très fiers, aujourd’hui, de cette génération de jeunes officiers qui donnent l’impression de renouer avec les valeurs morales du sionisme d’antan. L’attitude un peu surprenante des colons évacués, qui ont donné l’impression de n’être satisfaits par aucun arrangement financier (et pourtant, l’Etat a été extrêmement généreux à leur égard!) a permis d’évoquer une fois de plus le fossé entre ce que l’Etat fait pour eux, et ce qu’il fait pour ses couches défavorisées… D’un côté, des gens qui quittent de magnifiques villas mais seront très largement dédommagés par l’Etat, de l’autre, les habitants des villes de développement et des quartiers pauvres des grandes villes qui continuent à croupir dans leur misère… De plus en plus de gens, en Israël, comprennent enfin ce que La Paix Maintenant et les Colombes ont toujours dit : à savoir que les implantations dans les territoires occupés ont attiré des fonds énormes qui auraient normalement dû aller à la lutte contre le chômage, à l’éducation, à la santé et à la promotion des populations marginales. Peut-être ce choc de l’évacuation entraînera-t-il un réveil salutaire et une réorientation bienvenue des dépenses de l’Etat?


 
 

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