Après le sommet de Charm-el-Cheik

Mardi 22 Février 2005 par Denis Charbit

 

Comparé à la solennité avec laquelle les médias écrits et audio-visuels ont traité la réunion de Charm-el-Cheik, on ne peut pas ne pas constater la prudence, la mesure, l'indifférence affective, l'absence délibérée d'émotion des Israéliens. On ne s'est pas précipité, comme à l'accoutumée, pour voir en direct les poignées de main, écouter avec attention les discours, repérer les gestes de Sharon et d'Abou Mazen pour les interpréter. Même l'annonce de la réintégration à leurs postes des ambassadeurs d'Egype et de Jordanie -dont on se félicite bien sûr- n'a pas apaisé la méfiance. En vérité, cette attitude est calculée : on ne se reproche jamais d'avoir sous-estimé un événement, alors qu'on est couvert de honte et d'opprobre si l'on a péché en le surestimant. L'on refuse de s'émouvoir aujourd'hui pour ne pas avoir à avouer plus tard son manque de lucidité si tout le processus venait une fois de plus s'effondrer. C'est dire combien les envolées lyriques d'Oslo ont été définitivement rangées aux accessoires. Non, le sommet ne fut pas une journée historique. Ces hyperboles laudatives ont été vidées de leur sens à force d'avoir été ressassées et resservies vainement. Peut-être, pourra-t-on rétrospectivement l'écrire demain : l'Histoire jugera, pas l'actualité du jour. Et d'ailleurs, peut-on entendre encore dans ce même esprit, pourquoi appeler un sommet ce qui n'est finalement qu'une discussion entre deux leaders politiques, un échange de vues et de déclarations? De ces hauteurs n'avons-nous pas dégringolé tant de fois? Ce scepticisme, il faut le comprendre, n'a rien à voir avec le rejet commandé, forcené, automatique des opposants au désengagement pour qui toute accalmie proclamée n'est qu'un nouvel avatar de la conspiration palestinienne qui use de tous les stratagèmes pour assoupir la vigilance israélienne. La prudence de mes concitoyens correspond à un scepticisme raisonnable, et qui, secrètement, ne demande rien d'autre qu'à être démenti par les faits. Car si l'inquiétude demeure, on n'a pas renoncé à l'espoir, pourvu qu'il soit discret, intérieur, réfléchi. Et ce n'est pas seulement qu'on doute des intentions et des comportements de l'autre côté. On mesure aussi la longue marche que Sharon et le gouvernement devront entreprendre pour vaincre la méfiance structurelle qui leur tient lieu de conception du monde; la longue patience dont ils doivent enfin s'armer pour résister à la tentation de recourir à la force afin de punir toute violation majeure; il y a enfin le long chemin que l'opinion publique devra, elle aussi, parcourir pour intérioriser définitivement que l'arrêt du terrorisme côté palestinien tout comme le plan de séparation côté israélien ne sont que les deux volets d'une étape, qui, pour être décisive, ne saurait être que la première.

Convergence objective

Les doutes d'aujourd'hui ne visent pas seulement l'incertitude du lendemain, mais aussi l'inconnue d'une négociation qui reprendrait après-demain pour traiter de tous les dossiers : les frontières, les réfugiés, les colonies, Jérusalem. Ariel Sharon et Mahmoud Abbas trouveront-ils en eux-mêmes et dans l'opinion l'énergie nécessaire pour aller jusqu'au bout? Comment de Charm-el-Cheik arrive-t-on non seulement à Gaza (ce qui ne semble pas très difficile), mais à... Genève? La réunion des quatre leaders régionaux ne peut guère apporter de garantie sur ce que réserve l'avenir. En revanche, il est sûr qu'une page est tournée : Arafat est bien mort. Deux mois après sa disparition, il ne resurgit pas même sous la forme d'un spectre; il ne s'est pas réincarné en son successeur. Qu'on se le dise : Mahmoud Abbas n'est pas un Arafat élégant en civil. Si une page a été bel et bien arrachée, c'est qu'il s'en ouvre une autre et qui doit aussi peu que possible ressembler à celle qui précède pour être nouvelle. Mahmoud Abbas l'a compris : il déploie les forces de police palestiniennes que quatre ans d'intifada n'ont pas dissoutes; et face aux premières provocations du Hamas au lendemain du sommet, il donne des consignes fermes, renvoie les officiers qu'il juge trop mous. Bref, il veut réussir. Et pas seulement, pour conserver le pouvoir. A force de tout vouloir expliquer par les ambitions personnelles, on finit par ne plus rien expliquer du tout. Son approche de la conjoncture est à l'opposé de celle qu'avait conçue Arafat, floue et confuse. En ce sens, il est indéniable que la disparition d'Arafat a modifié la donne, a clarifié la situation. Il est vrai qu'il était de l'intérêt d'Israël de montrer que sa thèse était la bonne lorsqu'elle prétendait convaincre l'opinion internationale qu'Arafat était l'obstacle majeur. Mais il ne suffisait pas qu'Arafat disparaisse, il fallait aussi que son successeur défende une autre ligne, plus compatible avec la position israélienne fondamentale. Si Abou Mazen est dans la continuité politique du programme politique de l'OLP depuis 1993, préconisant «deux Etats pour deux peuples» sur la base d'un retrait israélien aux frontières du 5 juin 1967, il est tout à fait novateur sur son appréciation du rôle de la violence pour parvenir à ces objectifs précités : il estime, en effet, que si la violence a joué un rôle indispensable et considérable pour faire entendre les revendications nationales palestiniennes légitimes, elle est devenue dans le cadre de la seconde intifada, et notamment depuis le 11 septembre, contre-productive. Autrement dit, s'il fut un temps pour la violence, ce temps est aujourd'hui révolu. D'autant qu'à laisser, au nom du caractère sacré de la résistance palestinienne, le droit à toute faction de détenir des armes et d'en faire usage, c'est la souveraineté palestinienne elle-même qu'on assassine avant même qu'elle ne soit décrétée. Cette convergence de vues objective ne fait pas de la fin de l'intifada une victoire israélienne. Il n'y a ni vainqueur ni vaincu lorsque quatre années de combats s'élèvent, à ce jour, à mille morts, côté israélien, et à trois mille cinq cent morts, côté palestinien. Les vainqueurs sont ceux au sein des deux parties qui ont compris depuis longtemps que toute violence dans un conflit de ce type et de cette intensité n'a de débouché que politique.

Nouvelle approche

Pour aussi illégale qu'elle soit, l'occupation ne doit parvenir à sa fin qu'au terme d'une négociation : quoi qu'en disent les thuriféraires qui invoquent le droit international comme des cabris, il convient de ne pas oublier deux choses qui justifient la revendication d'Israël de liquider l'occupation par un règlement négocié. Premièrement, la guerre des Six-Jours ne fut pas une expédition punitive, une opération de conquête délibérée, mais le résultat d'une crise internationale dont les pays arabes portent la responsabilité. Deuxièmement, le contentieux israélo-arabe n'a pas commencé avec la guerre des Six-Jours, que d'aucuns tiennent par ignorance pour l'origine du conflit. Elle a rendu possible une solution politique permettant de donner une incarnation politique et étatique au nationalisme palestinien en Palestine même, à condition de renoncer à son maximalisme territorial de principe au profit d'une approche pragmatique. Or, à la différence du Vietnam et de l'Algérie -et laissant de côté, pour les besoins de la démonstration, le lien historique et culturel qui unit le peuple juif à cette terre disputée pour ne s'en tenir qu'au plan strictement géopolitique- le jour où Israël quittera les territoires, il n'aura nul continent, nul océan, nulle Méditerranée à traverser : nous serons, Israéliens et Palestiniens, éternellement voisins. Et comme la revendication palestinienne historique incluait l'Etat d'Israël tout entier, ce dernier a le droit, et même le devoir, de s'assurer que les Palestiniens soient définitivement de bons voisins, et de ce fait, de réclamer une fin de l'occupation par voie négociée. Si la nouvelle approche de Mahmoud Abbas peut être aujourd'hui admise par une majorité de Palestiniens sans qu'elle soit prise comme une concession unilatérale, une traduction pure et simple du rapport de forces face à Israël, c'est qu'il n'y a plus de doute sur le contenu et la mise à exécution des concessions israéliennes après le retour à l'ordre. Lors du sommet d'Akaba de juillet 2003, Israël se voyait réclamer le démantèlement des avant-postes illégaux et le gel du développement des implantations légales aux yeux d'Israël. Or, pour briser le statu quo, Sharon a lancé son plan de séparation, préconisant de facto des concessions qualitativement et quantitativement bien plus significatives que celle que prévoyait la Feuille de route : retrait de l'armée israélienne de la bande de Gaza, démantèlement de toutes les implantations qui s'y trouvent, ainsi que de quatre autres situées dans le nord de la Cisjordanie. Ce projet, Sharon l'a conçu de manière unilatérale : il y va de la crédibilité d'Israël d'aller jusqu'au bout, ce qui explique, en partie, le refus d'accéder à la requête d'un référendum. La revendication qui, en elle-même, n'était pas dénuée de tout fondement et valeur démocratiques, serait, à ce stade, politiquement désastreuse et même dangereuse pour l'ordre public. Mieux vaut une confrontation sur le terrain au moment de l'évacuation qu'un processus qui sera chaotique. Qu'on songe à l'interminable discussion sur la formulation de la question posée; l'intolérable débat sur les électeurs appelés à y participer - autrement dit, pour aller droit au but, l'exclusion des Arabes qu'auraient exigé les adversaires du plan de séparation partisans du référendum; le type de résultat requis : majorité relative, absolue, qualifiée, sans parler de la campagne elle-même qui serait agressive sinon violente. Et tout cela pour un résultat connu d'avance : la victoire du oui.


 
 

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