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L'antisémitisme et la jeunesse bruxelloise

Mardi 8 octobre 2019 par Nicolas Zomersztajn
Publié dans Regards n°1051

Face au silence de l’université sur l’antisémitisme musulman en Belgique, Joël Kotek, professeur à l’ULB et directeur du Centre européen d’études sur la Shoah, l’antisémitisme et le génocide (CEESAG), un laboratoire informel lié à l’Institut d’études du judaïsme près de l’ULB, a interrogé plus de 1.600 élèves d’écoles bruxelloises francophones. Les résultats de cette enquête seront publiés dans les semaines à venir.

 

Pourquoi avez-vous entrepris cette enquête auprès de la jeunesse bruxellois francophone ?

Joël Kotek: En Belgique, il y a très peu d’études belges sur l’antisémitisme par une espèce de gêne idéologique, voire culturelle, qui tient au fait que le monde des sciences sociales, par son inclinaison politique qui penche nettement à gauche, n’est pas à l’aise avec l’idée que l’on puisse, d’abord, s’intéresser isolément à la stigmatisation des Juifs et, par ailleurs, risquer d’interroger les préjugés d’autres populations discriminées. Les spécialistes du racisme paraissent ainsi prisonniers de biais cognitifs qui les empêchent tout simplement de prendre la pleine mesure de l’antisémitisme. Ainsi, parce qu’ils sont les premières victimes des discriminations dues à la couleur de la peau ou à l’origine, les immigrés d’origine maghrébine, turque et africaine seraient immunisés contre l’antisémitisme ; d’où des enquêtes qui ne s’organisent qu’autour d’une conception victimaire de la population dite « racisée ».

Qui sont les sondés de votre enquête ?

J.K. Sur les 115 écoles francophones que compte la Région de Bruxelles-capitale, 60 écoles ont été tirées au sort. De ces 60 écoles, 38 ont accepté de rencontrer nos enquêteurs, soit plus du tiers de l’ensemble des écoles francophones bruxelloises, tous réseaux (laïque et catholique) et filières (général, technique et professionnel) confondus. De ces 38 établissements scolaires, 1.672 jeunes âgés de 16 à 22 ans, toutes origines sociales, ethniques et religieuses confondues, ont été sondés ; dans 75% des cas au moyen d’un questionnaire électronique dans des salles informatiques dédiées, pour le restant à l’aide d’un questionnaire papier. Ces jeunes, ont répondu à un QCM portant sur leur lien avec la religion, leur regard sur l’Autre, l’école, leurs perspectives d’avenir, leur espoir, mais aussi leur savoir. Notre échantillon constitue une belle radiographie de la population scolaire francophone en Région bruxelloise, avec 40% de jeunes se déclarant musulmans. La première religion revendiquée des jeunes est bien l’islam. Particularité de l’enquête, le questionnaire, élaboré sous la supervision du sociologue Claude Javeau, professeur émérite de l’ULB, imposait à tous les élèves de déclarer leur conviction en matière religieuse ; seule condition à même de pouvoir confirmer ou infirmer les résultats des enquêtes menées jusqu’ici sur les facteurs explicatifs de l’antisémitisme chez les jeunes.

Quels sont les principaux enseignements de cette enquête ?

J.K. S’agissant de l’antisémitisme, l’ensemble fait apparaître une société où les opinions antisémites, quoique toujours présentes, paraissent globalement contenues, sinon en baisse, mais qui atteignent une haute intensité dans des segments certes circonscrits, mais dont l’expansion est une hypothèse raisonnable. Si, globalement, la jeunesse belge apparaît acquise au libéralisme culturel, un second constat saute aux yeux : les jeunes Bruxellois se distinguent très nettement sur leur rapport à l’Autre et leurs valeurs, suivant leur appartenance religieuse. Les chrétiens pratiquants et globalement les musulmans, tous secteurs scolaires confondus, partagent significativement les mêmes préjugés tant à l’égard des Juifs, que des femmes ou des homosexuels. La prévalence antisémite est deux fois plus élevée chez les catholiques pratiquants et trois fois plus élevées chez les musulmans, même non pratiquants.

Vous avez donc relevé un « effet islam » ?

J.K. Si les préjugés négatifs à l’égard des Juifs ne sont pas propres aux musulmans, ils apparaissent particulièrement répandus chez les élèves de cette confession. Ces derniers se distinguent par un certain « antilibéralisme sociétal et culturel » que l’on peut démontrer dans différentes questions portant sur le rôle des femmes dans la société, le rapport avec l’Autre et, en particulier, le Juif, l’homosexualité, la peine de mort, la question de la séparation religion-Etat et le statut de la science par rapport à la religion.


 
 

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http://www.respectzone.org/fr/
  • Par Vi TAL - 15/10/2019 - 6:53

    Intéressée par vos articles, merci de me tenir informée du résultat de l'enquête en cours. Quelles actions pour remédier à ces préjugés.

  • Par Angelini - 15/10/2019 - 19:14

    J’attends les résultats, merci de cette enquête. On peut déjà dire que les religions sont les pires ennemies de la tolérance et de l’universalisme.

  • Par Jacque - 19/10/2019 - 14:16

    Très intéressant et intelligent d'avoir mené cette enquête qui livre des résultats peu surprenants mais inquiétants. Si cela pouvait ouvrir les yeux de nos dirigeants pour baliser encore plus sévèrement les dérives communautaires. Car les 40% de jeunes musulmans déclarés à Bruxelles ne vont faire que croître.