Success Story

Michel Kacenelenbogen "Mon théâtre est le fruit de mon histoire"

Lundi 4 avril 2016 par Géraldine Kamps
Publié dans Regards n°838

Comédien, metteur en scène, fondateur et co-directeur avec sa femme du Théâtre Le Public, Michel Kacenelenbogen a choisi de miser sur le divertissement intelligent, avec une diversité dans sa programmation qui interpelle, ouvrant des fenêtres possibles de réflexion sur un monde meilleur. Portrait d’un homme qui assume.

 

« Il m’a fallu une vingtaine d’années pour comprendre qu’être juif n’était pas forcément se définir comme tel, mais aussi être regardé comme tel ». Les propos du directeur du Public interpellent. Il les assume pourtant et plus encore aujourd’hui.

Né de parents juifs, avec deux-tiers de la famille maternelle déportée et une grand-mère paternelle rescapée portant un numéro sur le bras, Michel Kacenelenbogen a été élevé dans la laïcité et l’anti-fascisme, sans religion ni traditions. « Mais une partie de ce que je suis est bien sûr le fruit du traitement des Juifs et de la Shoah, ce serait impossible autrement », confie-t-il. « Mes grands-parents parlaient yiddish et je mangeais du galle à trois ans, ce qui laisse inévitablement des traces dans les neurones ! Faire goûter du gefilte fish à mes amis fait d’ailleurs partie de mes plus gros fous-rires… ».

Elevé dans l’ouverture et la pensée progressiste, le jeune Michel est scolarisé à Berkendael, puis à Uccle I à Bruxelles, où il suit la morale. « A 10 ans, quand on m’a demandé “T’es juif ?”, j’ai répondu oui, car je n’avais aucune honte à l’être », se souvient-il. « Pour moi, Dieu n’existe pas, mais en 1966-67, nous ne sommes pas nombreux à le penser ». L’antisémitisme ? Il le ressentira pour la première fois à l’âge de 28 ans, « quand j’ai commencé à réussir ce que je développais », note-t-il. « Je suis alors devenu doué pour les affaires parce que juif, difficile à la négociation parce que juif… ». Des attaques qui le conduiront à s’interroger de plus en plus sur la question de ses origines et des problèmes qui peuvent y être liés, ou pas. Très protégé dans son environnement familial, où l’on parle plutôt de « tous les peuples opprimés », de « tous les génocides », sans que l’un ne prenne le dessus sur l’autre, il réalise plus tard que son histoire a finalement conditionné une grande partie de ses actions, de ses révoltes et de ses enthousiasmes. « Mon théâtre est le fruit de mon histoire avec un petit et un grand H », assure-t-il. « Ne pouvant m’identifier à aucune communauté, j’ai été obligé de créer la mienne… ».

C’est avec Jacques Kroïtor, professeur de français à l’origine de bien des vocations, que Michel Kacenelenbogen découvre le théâtre à Uccle I. « En 5e primaire, grâce à l’univers de la fiction, j’ai commencé à exister dans le regard du monde et plus uniquement dans celui de mes parents », confie celui qui rencontrera au même moment Alain Leempoel, « le frère d’une vie ». Michel entre au Conservatoire de Bruxelles où il fait connaissance d'une certaine  Patricia Ide, sa future femme et  actuelle co-directrice du Public. Très vite, il se voit engagé comme acteur à l’année au Théâtre national, sans connaitre le souci financier, mais bien celui des rôles peu séduisants. A 21 ans, il renonce à la Lee Strasberg School à New York, dont il vient de réussir l'examen d'entrée et décide de vivre librement son métier. Pour se donner les moyens de créer son théâtre, Michel Kacenlenbogen lance sa société KIPartners qui deviendra en dix ans n°1 dans le domaine du télémarketing. Le Public ouvre ses portes en 1994, dans des anciennes brasseries de la rue Braemt à Saint-Josse.

Rendre l’homme plus lucide

Avec pour slogan « Prenons un malin plaisir », et l’objectif de « rendre l’homme plus lucide sur ce qu’il est et sur le monde dans lequel il vit », Michel Kacenelenbogen, mise sur la diversité de sa programmation. Entre C’est ici que le jour se lève avec Sam Touzani, Coming out, ou Deux hommes tout nus la saison dernière, le co-directeur propose des histoires qui ont un sens, agissant pour un futur avec plus d’égalité, d’humanité, de bien-être humain individuel et collectif, sans perdre de vue un théâtre aussi fait pour « véhiculer du beau ». Quelques chiffres : 120.000 spectateurs et 550 représentations par an, 150 en tournée. Avec une quarantaine d’employés et l’équivalent de 96 temps plein sur l’année, Le Public est l’un des plus gros employeurs d’artistes en Belgique francophone. Les raisons du succès ? « Une qualité des spectacles qui donne envie de revenir », souligne le maitre des lieux qui peut se targuer de 9.700 abonnés, fidèles aux spectacles, mais aussi aux films, aux rencontres d’artistes, aux débats.

« Nous sommes les premiers spectateurs de notre théâtre et nous programmons ce que nous voulons voir et dire. Notre double regard, à Patricia et moi, est essentiel », estime Michel Kacenelenbogen. De Paul Claudel à Bruno Coppens, en passant par Philippe Blasband, ou Thierry Janssen, dont la comédie Le 7e continent, mise en scène par Michel Kacenelenbogen, sera jouée jusqu’au 30 avril. Avant de retrouver Michel acteur, dans Le Malade imaginaire, à partir du 10 mai. Le 12 avril, au Cercle de Lorraine, Michel Kacenelenbogen fera la lecture de la pièce de Grumberg Pour en finir avec la question juive. « Pour combattre les a priori, le racisme, et cet antisémitisme qui a la peau dure », déplore-t-il. « Quand je traite du néo-libéralisme, on ne dit pas que je suis de gauche. Quand je dénonce l’islamophobie, on ne dit pas que je suis un anti-raciste, mais quand je parle de la question juive, c’est parce que je suis juif ! Cette réalité montre l’énorme travail qu’il reste à faire ».


 
 

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  • Par kalisz - 20/04/2016 - 17:31

    "Etre regardé comme tel": c'est la thèse de Sartre dans sa célèbre "Question juive", mais qui date quelque peu, et passe à côté de la notion de "peuple juif".
    J'ai toujours estimé que "Katz" était, et est, un personnage de roman. Il a pleuré quand il est enfin arrivé dans la salle du Théâtre National lors des répétitions de "Cabaret": l'homme des affaires commerciales ( qui a réussi) désirait être reconnu par ses pairs comme artiste, et, non comme marchand. C'est un beau sujet pour Hollywood.