Livres

Karine Tuil "Peut-on échapper à soi?"

Mardi 5 novembre 2019 par Laurent David Samama
Publié dans Regards n°1053

Avec Les choses humaines (Gallimard), son onzième roman, Karine Tuil nous plonge dans une fresque sociale interrogeant les notions de féminisme et de consentement. En toile de fond : le pouvoir, l’argent et les diverses assignations identitaires.

 

Ce nouveau roman se base sur un fait divers américain, l’affaire dite de Stanford. Parlez-nous de votre méthode d’écriture ?

Pour écrire ce livre, je suis partie d’un fait divers : en 2016, aux Etats-Unis, un procès a opposé un jeune étudiant de Stanford et une jeune fille qui l’accusait de l’avoir agressée sexuellement lors d’une soirée sur le campus. L’étudiant avait écopé d’une peine de six mois de prison, dont trois fermes, et ce verdict avait engendré une vague d’indignation dans le pays. A partir de là, j’ai voulu aborder la question du viol du point de vue d’un accusé et de sa famille. Pour cela, j’ai assisté à de nombreux procès pour viol aux Assises de Paris. Les audiences révèlent les fractures et les dysfonctionnements de la société. Les êtres se dévoilent dans toute leur complexité. Derrière la vérité judiciaire se dessine une vérité humaine. C’est cette vérité que j’ai essayé de restituer dans ce roman.

En racontant l’itinéraire de plusieurs personnages, vous abordez un sujet souvent tabou et encore rare en littérature : celui de l’alya ratée qui résulte en un retour vers le pays d’origine. Autrement dit un échec symbolique. Qu’en est-il de l’écriture de cette désillusion-là ?

L’une des deux familles que je décris a vécu un très grand drame : les attentats de Toulouse dans une école juive en 2012. Ça a été un moment effroyable. De nombreux Juifs ont quitté la ville pour s’installer ailleurs, en Israël notamment. Mes personnages ont un attachement très fort envers Israël, mais, arrivés là-bas, confrontés aux difficultés du quotidien, aux différences culturelles, à l’apprentissage d’une nouvelle langue, ils comprennent qu’ils n’y trouveront pas leur place. C’est le cas notamment d’Adam Wizman qui se sent étranger en Israël et rentre en France ; sa femme, elle, choisit finalement de s’installer à New York au sein d’une communauté orthodoxe. Le repli communautaire est, pour elle, le seul moyen de survivre à l’hostilité.

Votre œuvre s’oriente vers une vision pessimiste des rapports sociaux où l’origine et la classe déterminent souvent les destins. Diriez-vous que vous êtes devenue une auteure ultra-réaliste ?

Ce qui m’intéresse, c’est la condition humaine. Mon travail n’est qu’une façon comme une autre d’en explorer la complexité, de la questionner. Pour cela, j’ai besoin d’être au plus près de la réalité sociale : comment échapper au déterminisme ? Comment s’élever socialement quand on vient d’un milieu défavorisé ? Peut-on échapper au carcan identitaire - à soi ? Ce sont quelques questions que la littérature m’aide sinon à résoudre, du moins à poser.

Votre roman se termine à New York. Qu’est-ce qui fait que régulièrement vos héros s’y retrouvent d’une façon ou d’une autre ? 

J’adore New York, une énergie particulière s’y déploie, à la fois force de vie et de mort. On s’y sent pleinement vivant, actif, dynamique -dans la vie- et, dans le même temps, on y ressent plus qu’ailleurs une forme d’individualisme très fort. C’est une ville qui contient en elle une menace. Mon protagoniste y réussit socialement, mais l’on comprend que sa vie intime est un désastre. New York a ce côté un peu froid et métallique qui correspond bien à l’atmosphère que je souhaitais créer : celle d’un monde dans lequel les rapports humains deviendraient extrêmement codifiés, voire réduits à leur plus simple expression. Comment survivre dans un monde aussi froid et hostile ? 

EN BREF

Jean Farel est un célèbre journaliste politique, septuagénaire influent et ami des présidents. Son épouse, Claire, est une quadra reconnue pour ses engagements féministes. Ensemble, ils ont un fils, Alexandre, étudiant à Stanford. Tout semble réussir aux Farel, famille typique de l’élite. Mais les errements normaux d’un couple moderne ajoutés à une lourde accusation de viol pesant sur le fils prodige vont bientôt faire vaciller cette comédie sociale bien huilée. Le couple Farel se brise. L’avenir radieux d’Alexandre s’obscurcit. C’est le point de départ des Choses humaines, roman à l’ambition vertigineuse où se mêlent vieux mâles blancs puissants, Juifs en quête d’eux-mêmes, militantes Femen et petits dealers. Rapidement, le dispositif narratif installé par Karine Tuil vole en éclats. S’en suit une description précise, haletante, d’un procès pour viol où la romancière croque avec justesse l’air du temps. Loin des certitudes et sans angélisme, voilà un livre qui interroge à la fois le féminisme de l’après #Metoo et les mécaniques du repli communautaire. L’un des best-sellers de la rentrée littéraire.

 
 

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