Culture/Livres

Je lis, tu lis, ils écrivent...

Mercredi 1 octobre 2014 par Henri Raczymow
Publié dans Regards n°806

Frederika Amalia Finkelstein, L’oubli, L’Arpenteur, roman, 173 p.

 

Voici un curieux « roman », dû à une très jeune écrivaine, étudiante en philosophie, nous informe-t-on. C’est un roman de « parole », un monologue donc, comme il en fleurissait dans les années soixante-dix, du temps de Robert Pinget par exemple, si ce nom dit encore quel-que chose. Une jeune femme, Alma, Dorothéa, insomniaque, cesse parfois d’écouter sa musique préférée, Daft Punk ou Glenn Gould, pour raconter, ou plutôt se raconter. Mais même « se raconter » est encore trop dire. Non, elle parle, c’est tout ce qu’on peut dire. Et cela tourne en rond. C’est qu’elle est obsessionnelle. Elle a l’amour des chiffres. Enfin, l’amour, c’est là encore beaucoup dire.
Sa parole a sa logique. Elle tourne autour de quelques obsessions, dont son grand-père supposé mort à Auschwitz, ou à Buchenwald, en fait rescapé et émigré à Buenos Aires. Ou son frère ou son chien ou sa rue déserte plongée dans la nuit, ou la plage de Deauville, ou les jeux vidéo, ou le goût du Coca-Cola, ou les camps, ou les déportés, les nazis, les Juifs, le suicide d’Adolf Hitler et ce que cela veut dire pour nous, pour notre monde, autant de pensées sempiternelles. Alma, dont « l’extravagance est intérieure », compte. Les heures, les morts. Les morts de la Shoah, elle qui est née bien après la guerre. Pensée circulaire, donc, ou plutôt sous-pensée (ce que Nathalie Sarraute appelait ses « tropismes »). Pensée qui affleure et qui, traversant la solitude et l’obscurité, parvient à se faire jour, à s’écrire. Cette parole, forte, authentique, sans affects, sans émotions, froide, objective, vous prend et ne vous lâche plus. On y trouve des phrases aussi évidentes (et donc, si l’on veut, « philosophiques ») que celle-ci : « Je ne ferai pas demi-tour comme Forrest Gump, car il n’y a pas de demi-tour possible. Je suis née, cela ne s’annule pas ». C’est talentueux ? Je dirai même plus : c’est étonnant.

Maurice Goldring, Les ex-communistes, éloge de l’infidélité, Le bord de l’eau, 91 p.

Ce court ouvrage de Maurice Goldring appar-tient à un genre littéraire éprouvé, celui des récits personnels d’anciens com-munistes qui ont un jour « défroqué », comme on le dit dans les ordres. Ou plutôt d’ex : anciens et ex, ce n’est pas tout à fait la même chose. « Ancien » désigne celui qui est encore dans la nostalgie du « bon vieux temps où l’on cassait les œufs sans faire d’omelette » (on admire au passage cette formule de l’auteur qui inverse et remet sur ses pieds celle de Lénine). « Ex », au contraire, renvoie à une rupture, à une définitive mise à distance. A un moment de son parcours, l’homme communiste s’aperçoit qu’il est purement et simplement complice de crimes sans nom, de crimes innombrables, commis au nom même de l’idéal, et en son nom à lui. Alors il rompt, et se demande, comme le dit Goldring, comment il a pu soutenir l’insoutenable. Car la bête noire de Goldring, qui sait de quoi il parle, ce sont précisément les anciens. Ceux qui disent aujourd’hui que le communisme réel les a beaucoup tourmentés, qu’ils sont même allés parfois jusqu’à protester, dire que sur tel ou tel point, ils n’étaient pas d’accord ! Et Goldring de s’en prendre, très ironiquement, à Aragon, dont le cœur saignait, « une véritable hémorragie ». « Pendant ce temps, on fusillait les écrivains, les artistes, les paysans, les ouvriers les intellectuels, qui ne se rendaient pas compte à l’époque à quel point ils faisaient saigner le cœur des intellectuels français ». Mais qui aujourd’hui défend le bilan « globalement positif » du communisme ? A peu près personne. Si bien qu’on a le sentiment que la diatribe à usage interne de Maurice Goldring vient un peu tard, très, et même trop tard. Mais pour lui, certainement pas. Goldring doit, semble-t-il, se délivrer d’un poids de culpabilité, de mensonge aux autres et à soi-même. Il a aujourd’hui plus de 80 ans. Il se souvient, à l’âge de 15 ans, être allé en Hongrie avec les Jeunesses communistes, c’était en 1948. Remords d’avoir à 15 ans « soutenu le régime de terreur communiste » ? Oui, mais plus encore d’avoir continué pendant plus de trente ans ! « Aujourd’hui, j’ai le droit, et peut-être le devoir de dire, de dire très fort, que je criais mon admiration dans les avenues de Budapest pour les plus grands bouchers de notre temps et de leurs soutiens fidèles ». Et le narrateur de tomber dans le réformisme social-démocrate, lui qui rêvait de mourir sur les barricades ou tué par un fasciste. Mais a-t-on aujourd’hui le choix ? En somme, c’est une lettre à soi-même que Maurice Goldring rédige. A lire lors de ses obsèques. Une pensée pour les hommes comme lui qui s’engagèrent pour le Bien et, ce faisant, furent les complices aveugles et tragiques du Mal. Avant qu’il ne soit trop tard, il passe aux aveux.

Henri Raczymow

Menachem Begin, Anouar El-Sadate, La Paix à l’œuvre, Correspondance (1977-1981), éd. Intervalles, traduit de l’anglais par Léa Drouet, 178 p.

La paix à l’œuvre réunit la correspondance échan-gée entre le Président égyptien Anouar El-Sadate et le Premier ministre israélien Menachem Begin de novembre 1977 à octobre 1981, ainsi que quelques discours-clés prononcés par les deux hommes d’Etat.

L’échange épistolaire s’ouvre sur la lettre envoyée par Begin à son homologue égyptien le 15 novembre 1977 pour l’inviter à se rendre à Jérusalem. Elle fait suite à la déclaration surprise prononcée par Sadate devant l’Assemblée du peuple, au Caire, dans laquelle il s’est déclaré prêt à se rendre en Israël et à s’adresser à la Knesset pour faire avancer la paix. Le 20 novembre, Sadate prononce son discours historique à la Knesset.  A partir de là s’engage une correspondance nourrie qui ne s’interrompra qu’avec son assassinat, le 6 octobre 1981. On voit « de l’intérieur » un processus de paix difficile s’ébaucher tant bien que mal, avec les différences de vue souvent fondamentales qui opposent deux hommes pourtant déterminés à faire la paix. A chaque fois que les négociations se grippent, Sadate et Begin reprennent leur plume et tentent de relancer la machine en tirant parti de la relation personnelle qu’ils ont nouée. Les lettres sont détaillées, souvent tendues et sans concession, mais toujours empreintes du sentiment d’une mission historique et d’une responsabilité vis-à-vis du reste du monde. Une correspondance unique qui éclaire d’un jour plus personnel ces événements historiques. 

Léa Drouet

 


 
 

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