Culture/Livres

Je lis, tu lis, ils écrivent...

Mardi 4 mars 2014 par Henri Raczymow
Publié dans Regards n°794

Jean-Michel Delacomptée, Ecrire pour quelqu’un, Gallimard, coll. « L’un et l’autre », 170 p.

Un jour de désœuvrement, d’ennui, vous tournez en rond dans l’appartement, vous ouvrez machinalement le tiroir d’une commode, vous avisez une enveloppe en papier kraft, vous l’ouvrez non moins machinalement.

 

Une photo, ancienne, des années 50, en noir et blanc, c’est vous et votre père, vous marchez dans une rue de Paris, main dans la main. Vous lui dites quelque chose, il se penche vers vous, prêtant l’oreille. Qui a pris la photo, on ne sait. Quel jour, quelle heure, quelle rue au juste, on ne le saura jamais. Peu importe, là n’est pas l’essentiel. L’essentiel, c’est ce que cette photo oubliée et inopinément retrouvée atteste : un moment unique entre votre père et vous. C’est ce que dit cette photo : ce moment fut. Nous voici avec l’excellent Jean-Michel Delacomptée, grand dix-septièmiste (mais que cela ne vous intimide surtout pas !) tout près du Roland Barthes de la Chambre claire et de la Recherche proustienne à laquelle il se réfère si volontiers. Bref, on est dans la littérature, dans ce qu’elle a de plus précieux : au sens de pierre précieuse. Dans la littérature et dans l’intime, l’un évidemment n’empêche pas l’autre. C’est souvent à quoi cette collection est vouée, dont le titre, d’ailleurs, dit tout : l’un et l’autre : l’auteur est l’un ou l’autre. L’ouvrage de Delacomptée sera le dernier de la liste, car son fondateur et directeur, le psychanalyste J.B. Pontalis, nous a récemment quittés. Pour quelques-uns de ses auteurs, Pontalis fut une manière de père.

Un père bienveillant, plein de charme, d’une intelligence, d’une érudition et d’une modestie également parfaites. Le père de Jean-Michel m’y a fait songer dès l’orée de son livre, avec la photo de couverture, car il lui ressemblait. Il était représentant en livres. Pontalis, lui, les éditait. Delacomptée les écrit. Avec quelle grâce !

Ecrire pour quelqu’un a cette allure délibérément erratique propre à la collection, où l’auteur évoque la banlieue de son enfance et très précisément les voisins disparates du quartier, le Grand Hôtel de Balbec, pardon : de Cabourg, des obsèques qui s’y déroulent et auxquelles il assiste, son amour de la littérature française version classique, une amourette d’enfance et de voisinage avec qui il partageait des poèmes, sa tristesse devant certains aspects de la laideur moderne ou encore de quoi le sanglot est le nom… L’évocation du père, albinos, mal voyant, mort très jeune, exigeant, s’accompagne d’une réflexion sur le père en général, distant, pudique, souvent méconnu, qu’on ne comprend que longtemps plus tard : « La vérité d’un père s’éclaircit après - quand il n’est plus ». Vers la fin du livre, Delacomptée évoque sa mère, née Rueff, dont les parents et les frères disparurent à Auschwitz, qui, malgré cela, ne renonça jamais à son optimisme et à sa confiance en la France. Ce livre, comme une urne « dont les cendres sont les mots ».

Carole Zalberg, Feu pour feu, Actes sud, 72 p.

Une voix se fait entendre, lyrique, porteuse à la fois de deuil et d’espoir. C’est celle d’un père veuf qui s’adresse à celle ici nommée Adama -la terre-, sa toute jeune enfant qu’il porte à la façon africaine, dans son dos comme un petit cavalier, les jambes enserrant ses hanches. Ils viennent de fuir des massacres qu’une tribu adverse, des « rebelles », a perpétrés dans leur village. Ils ont cherché longtemps de quoi manger, où dormir, où se laver, ont traversé le désert, sont montés dans une embarcation de fortune, avec d’autres, qui les conduirait vers le « Continent blanc ». Ce sera d’abord un centre de rétention où ils seront dûment questionnés, et d’où ils fuiront à nouveau. Ils arriveront à une cité de béton. Dès lors, pour le père, l’enjeu est de « r »implanter » sa petite fille, afin qu’elle fasse sienne sa nouvelle terre, si différente. « Et je renouvelle en silence mon vœu d’effacer d’où et de quoi nous sommes venus », dit le narrateur. Ce récit premier est entrecoupé d’un autre, plus bref, exprimé dans un tout autre langage, celui, ultra codé des « jeunes des cités » (c’est désormais l’enfant devenue jeune fille qui parle), où il est question d’une expédition punitive qui s’achève par le pire… Carole Zalberg donne ici voix à ceux qu’on n’entend pas, qu’on n’écoute pas. Les damnés de la terre en quelque sorte. 


 
 

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