Culture/Livres

Gabi Gleichmann : 'L'élixir de l'immortalité'

Mardi 4 mars 2014 par Propos recueillis par Hannah E.
Publié dans Regards n°794

L’histoire des Juifs d’Europe est souvent associée à une tragédie, mais Gabi Gleichmann tenait à célébrer sa foi
en la vie. Sa saga retrace l’histoire imaginaire des Spinoza. Une aventure à part entière !

La littérature a-t-elle un pouvoir consolatoire ? Ecrire, c’est vouloir guérir le monde. Cela contribue aussi à restituer les identités, les visages et les sentiments d’êtres perdus dans l’Histoire. Un jour, j’ai réalisé que j’étais un Juif intellectuel, né au centre de l’Europe (Hongrie). Peu de gens ont ce profil en Norvège – où je vis aujourd’hui-, alors j’ai voulu offrir un cadeau à mes enfants, afin qu’ils comprennent leur héritage juif. Côté maternel, ils possèdent un arbre généalogique retraçant 300 ans, mais il ne contient que des noms et des dates. Les Juifs ont une longue mémoire… J’ai pris mon stylo pour pouvoir recréer le passé et leur transmettre une histoire.

Est-ce avant tout celle du Juif errant ? Complètement. La plupart des Juifs naissent à un endroit, vivent dans un autre et meurent encore ailleurs. Ils se sentent à la maison partout, mais n’ont pas vraiment de demeure à eux. Du moins les Juifs de diaspora, symboles des autres nations, puisqu’ils représentent l’histoire des migrants, une thématique universelle. Ils doivent s’adapter partout, mais au fond de leur cœur, ils restent des étrangers. Ainsi, ils ne sont pas attachés à un endroit, mais à la vie. Telle est l’essence juive, qui nous permet de préserver notre identité. Lorsqu’on retrace l’histoire des Juifs d’Europe, on ne parle que des persécutions, non de leur contribution sociopolitique, médicale, littéraire et artistique figurant dans le roman.

En quoi le sort de Spinoza est-il représentatif de la quête de savoir et de liberté ? Deux personnes ont changé la façon dont les hommes se perçoivent. Shakespeare et Spinoza, qui nous renvoie à Dieu, la science et l’être humain. Le destin du philosophe Baruch Spinoza est fascinant. Comment ce Juif, si humaniste, transcende-t-il sa petite communauté, au point de représenter une menace ? Aussi incarne-t-il doublement la tragédie juive, car il est chassé de l’intérieur et de l’extérieur. Alors qu’il contribue à la pensée européenne,
il est condamné à une double errance. Spinoza nous interpelle quant à l’importance de la liberté,
mais elle nous est souvent dérobée.

La famille est au cœur de ce roman sur la transmission. Façonne-t-elle notre personnalité ? La figure du grand-oncle Fernando est fondamentale, car ce conteur invente la grandeur de la famille Spinoza. A l’instar de Shéhérazade, il comprend qu’on a besoin d’histoires pour survivre. Ce livre nous rappelle que celles de nos ancêtres habitent nos corps, même inconsciemment. La famille représente la seule entité sur laquelle on puisse compter dans la tradition juive. Or chacune possède son secret. Ici, il s’agit de la vie éternelle. Les Juifs ont souvent dû se convertir pour sauver leur peau, mais certains sont restés fidèles à leurs origines. Pour eux, la foi en Dieu et en l’existence était plus forte que la mort. Or, c’est précisément cet élixir d’immortalité que les tyrans tiennent à supprimer. Avoir des enfants consiste à croire que la vie continuera à fluctuer en eux, après notre disparition. L’existence est tragique, mais on doit croire en elle ! C’est pourquoi mon roman est plein d’espoir.

En bref

« Pour nous autres, Juifs, il est de notre devoir de garder les souvenirs vivants ». La meilleure façon de les entretenir ? A travers la tradition orale et écrite. Ce sont justement ces deux modes d’expression que Gabi Gleichmann cultive tout au long de son premier roman monumental. L’auteur, né en 1954 à Budapest, grandit en Suède avant de s’installer en Norvège. Sa fibre philosophique le pousse vers le destin hors du commun de Spinoza. Imaginer l’histoire de sa famille lui permet de voyager à travers les âges.
Une façon de raviver le sort des Juifs d’Europe et leur apport mondial. Mais c’est aussi l’humain qui résonne dans ce brassage de personnages truculents. Une belle épopée qui nous encourage à nous battre pour nos idées, quitte à en payer le prix fort.

Gabi Gleichmann, L’élixir de l’immortalité, éd. Grasset


 
 

Ajouter un commentaire

http://www.respectzone.org/fr/