Le témoin

Delphine Horvilleur, une rabbine de son temps

Mardi 5 mars 2019 par Laurent David Samama
Publié dans Regards n°1039

Egérie du camp progressiste, honnie par les tenants d’un judaïsme rigoriste, la rabbine Delphine Horvilleur est au carrefour des questions qui interrogent notre temps. Lancée dans une grande tournée médiatique, la voici de retour avec un brillant essai, Réflexions sur la question antisémite (Grasset, 2019). Portrait.

« Il n’y a pas de hasard », disait Paul Eluard, « il n’y a que des rendez-vous ». Nous devions ainsi retrouver Delphine Horvilleur au café des Philosophes, en plein cœur du Marais. L’adresse avait son charme. Par un joli raccourci, elle permettait également de résumer la formule par laquelle Madame le rabbin, quelque part entre le rôle de passeur et celui d’intellectuel, questionne sans relâche les textes pour débusquer leur(s) sens caché(s). De rendez-vous aux Philosophes, il n’y en eut finalement jamais, la faute à un garçon de café récalcitrant. Ainsi, après avoir erré tels les Hébreux dans le désert, la rabbine et l’auteur de ces lignes se sont finalement retranchés dans un petit troquet voisin, l’Etoile Manquante. Là encore, le nom résonne fort…

Euphorie médiatique

L’heure est matinale. Delphine Horvilleur s’installe face à nous, commande un café et plante son regard au fond du nôtre. Qui est-elle vraiment ? Depuis des semaines, tous les journalistes de la place de Paris accourent et tentent de percer le mystère. Arte, Le Monde, Libération, Europe 1, France Culture, Elle et Marie Claire : le plan média est digne de celui d’un ministre ou d’une actrice à succès. Le rabbin garde pourtant la tête froide : « Sans naïveté ou fausse modestie, je ne me rends pas tout à fait compte de cet engouement ». Et pourtant… En quelques mois seulement, il s’est produit dans la vie de Delphine Horvilleur comme une formidable accélération de l’histoire. Jadis considérée comme une « bête curieuse » aux yeux de la communauté juive de France, cette dernière a réussi à se hisser au rang de Grand Rabbin de France alternatif, en devenant une voix juive plébiscitée par le monde intellectuel et les médias. « Il y eut, certes, ma présence aux obsèques de Simone Veil », concède-t-elle. « Désormais, le bouche-à-oreille fonctionne, les conférences que je donne sont plus courues. Mais cette accélération médiatique, je ne saurais pas l’expliquer plus que ça ». Nous avons notre hypothèse. A l’heure des identités fluides et du slashing (fait de passer d’un job à un autre, ndlr), il se pourrait que le profil touche-à-tout de Delphine Horvilleur, en plus de son judaïsme (très) ouvert, corresponde aux attentes de l’époque. Résultat, d’Anne Sinclair à Stéphane Freiss en passant par Raphaël Enthoven, nombreuses sont les personnalités conquises par l’interdisciplinarité savante et défricheuse d’Horvilleur. « Sous le charme » de « l’inspirante » rabbine, Aurélie Saada, moitié du duo Brigitte, fait clairement partie des fans. Dans M, le magazine du Monde, cette dernière livrait une clé de compréhension : « Elle laisse la place à la faille, à la complexité. Elle a cette voix qui n’est pas religieuse, finalement, mais simplement humaine ».

Souvenirs du franco-judaïsme

Rabbin du Mouvement libéral, militante féministe, intellectuelle engagée dans le dialogue avec le monde musulman, essayiste et mère de trois enfants, Delphine Horvilleur multiplie les expériences et les casquettes avec, toujours, cette étonnante impression de facilité. Fil rouge de ce parcours éclectique : la curiosité. Et Dieu, dans tout ça ? Disons que l’attrait viendra progressivement, avec le temps. Comme un jardin secret se développant jusqu’à devenir essentiel, bientôt incontournable. Pour Horvilleur, la foi et le doute seront ainsi de perpétuels alliés qui permettront de se remettre en question et d’avancer.

Retraçons le (riche) parcours. Née en 1974, à Nancy, Delphine Horvilleur grandit dans l’Est de la France, au sein d’un foyer ashkénaze traditionaliste. Son père médecin et sa mère enseignante lui inculquent les bases d’une solide éducation républicaine, véritable tradition familiale. « Je pense très souvent à mon grand-père qui était diplômé du séminaire israélite universel dans les années 1930 », raconte-t-elle en se plongeant dans ses souvenirs, avant d’ajouter : « Mais que signifie être héritier de son franco-judaïsme ? Je me pose souvent la question. A plus d’un titre, on peine à le retrouver dans le judaïsme actuel… ». Au cours de l’enfance, Delphine Horvilleur suit les cours d’un jeune rabbin prometteur, appelé à devenir Grand Rabbin de France, Haïm Korsia. « Je lui dois beaucoup. Je me souviens du travail extraordinaire qu’il a fait sur la petite fille que j’étais, dans la ville de Reims où je suivais mes cours de Talmud Torah. Son franco-judaïsme fervent a beaucoup influencé ceux de ma génération ». Les mots sont élogieux et l’hommage sincère.

Les mille vies du rabbi

A17 ans, l’adolescente quitte le nid. Direction Jérusalem, avec comme objectif d’y poursuivre des études de médecine. Une alya de plusieurs années qui prendra fin à l’orée des années 2000, avec un retour à Paris. Dans la capitale, Delphine Horvilleur se passionne pour le journalisme. Un nouveau champ d’exploration s’ouvre. Le diplôme du CELSA en poche, elle fait ses premières armes à la rédaction de Libération avant de reprendre directement le chemin d’Israël alors que débute la seconde intifada. C’est alors en qualité de stagiaire que Delphine Horvilleur travaille pour le bureau local de France 2, aux côtés de Charles Enderlin. Une expérience rude, formatrice, menée dans un climat de défiance totale envers les médias. Ce second séjour proche-oriental permet à la jeune journaliste de nouer des amitiés durables dans le camp progressiste et de mûrir une position « à la fois sioniste et pro-palestinienne » qui ne la quitte plus depuis lors. Les années passent. Il faudra plusieurs années encore pour que la religion s’impose définitivement comme un horizon.

A la manière d’un film de Woody Allen ou d’un épisode de Seinfeld, la « révélation » se produira à New York. En 2012, alors que celle-ci se trouve dans Big Apple, un rabbin interpelle la jeune femme : « Pourquoi ne deviens-tu pas rabbin ? ». Delphine Horvilleur, alors âgée de 27 ans, est décontenancée. Elle rit aux éclats. « La révélation, ça a été de comprendre que la personne qui me posait la question, lui-même un rabbin, ne riait pas. J’ai pris conscience que cette option n’était pas forcément une blague », raconte-t-elle dans les colonnes du Parisien. Sa décision est prise. Dans un élan empreint de courage et de folie, Delphine Horvilleur quitte son emploi à France Télévisions ! Cinq années durant, de l’autre côté de l’Atlantique, elle explore les méandres de la Torah et du Talmud, fréquente les synagogues progressistes B’nai Jeshurun, puis Central Synagogue, avant d’obtenir finalement sa Semikha (l’ordination rabbinique, ndlr). En 2008, le titre de rabbin en poche, la voilà de retour à Paris.

Renouveler la pensée juive

Depuis lors, sous l’égide du Mouvement juif libéral de France (MJLF), Madame le rabbin dispense ses enseignements dans le cadre de la synagogue de Beaugrenelle. Offices hebdomadaires, célébrations de mariages et bar-mitsvot, obsèques, débats publics, cours et conférences de rédaction de la revue Tenou’a, dont elle est directrice, le quotidien de Delphine Horvilleur ressemble à celui d’une rockstar.

Dans ce flux ininterrompu de sollicitations, cette dernière a néanmoins réussi à trouver le temps d’écrire. Avec Réflexions sur la question antisémite, la rabbine relie les racines ancestrales de la haine du Juif à ses formes actuelles. Le tout forme un brillant essai à la verve féministe qui recense en même temps qu’il démonte les différents maux collant à la figure fantasmée du Juif. Car que lui reproche-t-on ? « D’empêcher le monde de faire “tout” ; de confisquer quelque chose au groupe, à la nation ou à l’individu (procès de l’“élection”) ; d’incarner la faille identitaire ; de manquer de virilité et d’incarner le féminin, le manque, le “trou”, la béance qui menace l’intégrité de la communauté », explique le rabbin. Voilà que sous la forme originale d’un souffle de nouveauté qui tranche avec des siècles de pratique, le mystère Horvilleur se dissipe. Il participe d’un judaïsme imprégné de l’esprit américain qui troque, en un sens, le rite contre l’exercice de la pensée. L’appétit est désormais grand pour ces nouvelles formes d’études, profondes, ludiques et surtout moins rigoristes. « Dans le Talmud, il est un principe expliquant la raison pour laquelle nous lisons la Torah le lundi et le jeudi, en plus du Shabbat : il s’agissait de jour de marché. Le but était donc d’apporter la Torah au peuple, d’aller à son contact. C’est ce principe qu’il faut appliquer aujourd’hui, en se demandant où se trouvent les gens afin de leur transmettre notre message. On connaît la réponse : ils sont dans la cité, sur les écrans. Les usages changent, à nous de suivre ! »

La révolution est en marche…


 
 

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  • Par Roland Douhard - 26/03/2019 - 17:05

    Le peuple juif n'est-il pas le frère des nations ?Dans l'édition du "Monde", version papier de ce jour, à l'occasion de la réunion annuelle à Washington de l'Aipac (l'American Israel Public Affairs Committee), vous pourrez lire un intéressant article sur "Le malaise des Juifs américains face à la politique israélienne". Vous y trouverez toutes les raisons politiques et religieuses qui expliquent le fossé grandissant entre la majorité des Juifs américains, le plus souvent libéraux, contrairement aux Juifs européens, et les choix et décisions du gouvernement de Benjamin Netanyahu. Pour ma part, je crois que le premier ministre actuel, qui a cédé le levier de sa politique aux religieux et nationalistes pour se maintenir au pouvoir, entraîne le pays vers un statut nouveau: Eretz Israël, terre d'un sionisme ouvert, humaniste et pragmatique, se transforme progressivement, sous les coups de boutoir des ultras, en une citadelle fermée et crispée sur des dogmes politico-religieux mixtes, dogmes plutôt populaires, qui font la part belle à une forme de crypto-suprémacisme. Ainsi, ils ont entrepris une métamorphose identitaire par rapport aux visées des pères fondateurs: à savoir, faire d'Israël un Etat théocratique. Si les prescriptions du Grand-rabbinat d'Israël, pour nombre de soutiens du premier ministre, doivent supplanter les lois civiles votées à la Knesset, pire, si de plus en plus de projets et propositions de lois ont pour raison d'être la soumission juridique à ces mêmes prescriptions, alors, cette évolution représente un danger pour tout démocrate, laïque ou non, soucieux de l'Etat de droit et du respect de la séparation des Eglises et de l'Etat. C'est là toute l'ambiguïté de l'Etat hébreu, qui, grâce à sa démocratie toujours bien vivante, est une porte grande ouverte où s'engouffrent les tenants d'une lecture étrangement littéraliste des Textes hébraïques, car en contradiction totale avec l'enseignement dialectique et interprétatif du Talmud. Une telle lecture aurait pour mission de s'imposer, par l'exclusive autorité religieuse, à l'ensemble de la société civile et laïque d'Israël. L'exemple du guett, ce document d'un autre temps, qui trouve sa source dans le Deutéronome, 24, 1 - 4 (*) et qui a donné lieu à une prescription dans la Halakha, détenu par le seul époux pour accepter ou refuser un divorce demandé par sa femme, en est l'illustration même. Les Textes religieux juifs sont d'une infinie richesse pour qui sait les lire et interpréter à la lumière, certes, de la tradition, mais nécessairement revisitée par le libre examen des défis de la modernité. Le débat est à ce sujet fort animé, pour ne pas dire davantage, entre les courants traditionaliste et libéral d'un judaïsme en crise identitaire. Le travail de Delphine Horvilleur qui, ne le cachons pas, dérange dans certaines sphères rabbiniques et consistoriales, est un appel au retour sur soi, à l'amour et à la survie. Le retour sur soi qui permet le recul, tel le Shabbat au terme de la semaine, la compréhension aussi de la complexité qui nous entoure et la reconnaissance de la part féminine du judaïsme. L'amour d'Israël et de l'humanité tout entière, sans naïveté et avec lucidité. L'amour du partage au-delà des frontières et des murs. La survie d'Israël et du peuple juif, riche de sa diversité - croyants et pratiquants, croyants sans pratiquer, libéraux, laïques, agnostiques ou athées et participants, agnostiques ou athées et non participants - mais fidèle, par l'esprit créatif plus que par la lettre figée, au message de la Bible, qui fait de ce peuple le porteur d'un message autant singulier qu'universel. C'est pourquoi, oui, le peuple juif est et le frère des nations.(*) "Quand un homme aura pris une femme et cohabité avec elle; si elle cesse de lui plaire, parce qu'il aura remarqué en elle quelque chose de malséant, il lui écrira un libelle de divorce, le lui mettra en main et la renverra de chez lui". ...