BD

Un chef d'oeuvre de la BD franco-belge

Mardi 5 novembre 2019 par Roland Baumann
Publié dans Regards n°1053

Sorti début octobre, le deuxième album de L’espoir malgré tout d’Emile Bravo marque un tournant dans l’histoire de Spirou et des représentations de la Seconde Guerre mondiale en BD.

 
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    Coïncidant avec cette « année Bruegel » ponctuée d’expositions et d’événements culturels divers honorant le Maître flamand, la parution chez Dupuis de ce nouveau chapitre de Spirou - L’espoir malgré tout* inscrit l’art d’Emile Bravo dans la grande tradition du dessin narratif moderne, dont « Pierre le Drôle » fut un grand pionnier. Ce chef-d’œuvre de Bravo dialogue aussi avec l’œuvre de Felix Nussbaum, le peintre de la Shoah. « Un peu plus loin vers l’horreur » nous confronte à la faim et à la peur qui règnent en Belgique occupée dès l’automne 1940. Spirou dissuade Fantasio d’aller travailler en Allemagne et les deux amis, désargentés, créent un théâtre de marionnettes itinérant dont les spectacles truculents captivent les enfants. Face à l’antisémitisme nazi, ils s’engagent dans la solidarité avec les Juifs persécutés. L’album s’achève Caserne Dossin, au départ d’un train de déportés, dont Spirou...

    Fin connaisseur de l’œuvre d’Emile Bravo, dont il publia une des premières BD (Ivoire, éd. Magic Strip, 1990), Didier Pasamonik le situe comme un artiste majeur dans l’histoire de la BD française. Héritier d’Yves Chaland et du courant postmoderne des années 1980 qui déconstruit les classiques de la BD franco-belge en adoptant la forme pour y injecter des doses d’humour et de parodie, Bravo se distingue vite de ces artistes de la ligne claire : « Il centre son dessin sur les actions et les personnages dont il détaille les visages et leurs expressions. Son style réinvente la ligne claire en évitant la parodie et le divertissement. Je le considère comme un des plus grands storytellers de son temps. Très bien documenté, il écrit de la comédie à hauteur d’homme et s’engage ! Je pense que « L’espoir malgré tout » est un chef-d’œuvre, appelé à jouer un grand rôle dans la transmission de la mémoire de la Seconde Guerre mondiale en Belgique et qui nous rappelle les fondamentaux de l’humanisme et les valeurs à défendre. Spirou nous y donne de vraies leçons de vie et d’action ».

    Selon Pasamonik, l’autre composante majeure de l’art de Bravo est familiale : fils et petit-fils d’officiers républicains espagnols, ce dessinateur d’origine franco-espagnole aime répéter ce que lui disait son père, qu’il n’existerait pas sans Hitler et Mussolini !

    Certes, mais comme Emile Bravo le précise, cette mémoire républicaine l’incite aussi à bannir de ses œuvres le spectacle de la violence et l’héroïsme aveugle : « Mon père a fait les batailles de Belchite, Teruel, l’Ebre… Il a vécu la Retirada et l’internement au camp d’Argelès d’où il s’est échappé avec la complicité de deux tantes mariées à des Français. Il a lutté dans la Résistance autour de la poche de Lorient en 1944. Lorsqu’il évoquait la guerre d’Espagne, c’était surtout pour me raconter la survie et me dissuader d’être fasciné par la guerre, alors que toute mon enfance baignait dans la BD et les films de guerre, les maquettes militaires, etc. ». 

    Le rôle décisif de Nussbaum

    Le journal d’un ingénu (2008) évoquant les débuts de Spirou en groom au moment de Munich et du pacte germano-soviétique est un succès. Dupuis propose à Bravo de continuer cette histoire de Spirou et il décide de le faire en racontant la prise de conscience d’un enfant dans la Seconde Guerre mondiale, une période traumatique qu’il connaît bien. Comme l’explique Bravo, l’histoire de Felix Nussbaum a joué un rôle décisif dans l’écriture de L’espoir malgré tout qu’il venait de commencer, tout en se demandant comment représenter la Shoah : « Au Salon du Livre et de la Presse jeunesse à Montreuil, je suis tombé tout à fait par hasard sur un livre d’histoire de l’art sur le « Triomphe de la mort », la dernière œuvre connue de Nussbaum, une représentation du jugement dernier et de l’extermination de la culture par les nazis. J’ai appris qu’il avait vécu à Bruxelles et, en voyant ses tableaux peints sous l’Occupation, j’ai décidé de le faire connaître à travers cette BD dans laquelle ses toiles s’intègrent parfaitement à l’histoire de Spirou et Fantasio. Ce n’est qu’à la fin que le lecteur comprend que Felix et Felka ont vraiment existé et que notre monde les a tués. Nussbaum est le peintre emblématique de cette période, car il n’est pas revenu d’Auschwitz... A travers lui, je veux inciter le lecteur à comprendre ce qui s’est passé, à l’heure où tant de gens semblent en perte de mémoire. Vous aimez Spirou, alors lisez ce livre sur l’éveil d’un enfant et la condition humaine ».

    Emile Bravo, Spirou – L'espoir malgré tout, 2e partie, Dupuis, 2019

    * cf. Regards n°1037 (février 2019), p.27


     
     

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