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Alexis Lacroix : "L'affaire Dreyfus a été "la répétition générale du 20e siècle!""

Jeudi 1 Février 2018 par Laurent David Samama
Publié dans Regards n°876 (1016)

Directeur de rédaction délégué de L’Express et plume distinguée de La Règle du jeu, Alexis Lacroix publie un petit essai précieux sur l’actualité de l’Affaire Dreyfus. Dans J’accuse ! 1898-2018 (éditions de l’Observatoire), il souligne les permanences de l’antisémitisme et décrypte ces maux qui nous poursuivent depuis déjà 120 ans. Interview.

Alexis Lacroix

En 2005 déjà, dans Le Socialisme des Imbéciles, vous dénonciez les complaisances antisémites de la gauche en tant que famille politique. Qu’en est-il treize ans plus tard ?

Alexis lacroix La situation s’est à la fois clarifiée et aggravée. Clarifiée, et pour le mieux, dans la gauche dite « de gouvernement ». Grâce à des personnalités comme Manuel Valls, mais aussi François Hollande, un certain propalestinisme démagogique et ambigu comme celui de Pascal Boniface au milieu des années 2000, a été tenu en respect, et même, c’est heureux, totalement réduit en minorité au sein du Parti socialiste. La rue de Solferino a conduit un vrai travail de maturation intellectuelle au sujet du néo-antisémitisme. Il est, aujourd’hui, pour l’essentiel, endigué dans ses rangs. Mais, pendant ce temps, l’autre gauche, celle qui veut « renverser la table » et n’en a pas totalement fini avec un certain culte de la violence, multipliait les passerelles avec des milieux islamo-gauchistes, foncièrement antisémites, et ardemment anti-israéliens, au nom d’une prétendue « intersectionnalité » des luttes. Ce sont ces milieux, libertaires et en fait nihilistes, qui ont condamné l’interdiction des spectacles de Dieudonné.

Dans votre nouvel essai, vous développez la thèse de permanences (vous écrivez volontairement le mot au pluriel) de l’antisémitisme. Au cœur de votre réflexion, l’affaire Dreyfus qui, dites-vous, a encore beaucoup à nous apprendre…

A.L. Mais oui ! Vous connaissez ce mot de Hannah Arendt : l’affaire Dreyfus a été « la répétition générale du 20e siècle »... C’est si vrai : opposant les champions de l’identité fermée et ceux de la justice imprescriptible, ce long drame politico-judiciaire a mis aux prises, véritablement, deux France : la France de l’universalisme républicain, celle de la modernité démocratique, face à une France qui prétendit incarner une autre modernité, celle du populisme, de l’anti-élitisme et du rejet des valeurs libérales. Le héraut de la première est 
Clemenceau, radical « consulaire ». La star de la seconde est l’ignoble Drumont, auteur de La France juive (1886). Est-on certain que ce choc de cultures ne se poursuive pas aujourd’hui sous des modalités renouvelées ?

Vous dressez un parallèle entre la solitude des défenseurs du capitaine Dreyfus, dans les premiers temps de la célèbre affaire, et celle des défenseurs de la mémoire de Sarah Halimi, cette femme juive de 65 ans défenestrée par un voisin antisémite. « Le désert de la solitude juive croît », écrivez-vous d’ailleurs…

A.L. En effet, oui, j’ai actualisé la formule de Nietzsche... et pour cause : c’est une poignée d’hommes et de femmes qui, au matin de l’affaire, ont pris la mesure de sa sidérante injustice. De son ignominie. Ils étaient une toute petite troupe, frêle, inorganisée. Il y avait donc Zola, précurseur, deux ans avant son « j’accuse » ; il y avait Clemenceau, que Valls a raison d’admirer, car il a senti avant tous la vilenie de cette condamnation ; à Bruxelles, il y eut Bernard Lazare et sa brochure prémonitoire, publiée dans l’indifférence, et aussi, à Paris, un homme déterminé comme l’énergique bibliothécaire de la rue d’Ulm, le socialiste Lucien Herr, auquel le germaniste Charles Andler a consacré une très belle biographie. Ils étaient, au départ, aussi isolés que les quelques intellectuels que je cite et qui, à l’initiative des journalistes Noémie Halioua et Alexandre Devecchio, ont eu le courage d’écrire, au lendemain du meurtre par défenestration de Sarah Halimi, que le mobile antisémite de son assassin ne pouvait pas être écarté. Solitaires, non conformistes, c’est eux qui ont eu raison, bien sûr, contre la majorité attentiste ou indifférente.

En bref

Et si l’affaire Dreyfus portait en elle les germes d’un antisémitisme ultra-contemporain ? Et si l’épopée judiciaire qui passionna les Français resurgissait aujourd’hui brutalement, près de 120 années après sa révélation au grand public ? C’est la thèse développée par Alexis Lacroix dans un essai vivifiant, J’accuse ! 1898-2018. Permanences de l’antisémitisme. Vigilant, le directeur délégué du magazine L’Express, passé par Marianne, estime que nous sommes passés à côté de l’essentiel : l’inquiétante modernité des idées dont les antidreyfusards, Edouard Drumont et Charles Maurras en tête, se sont réclamés. Leurs armes de l’époque rappellent celles avec lesquelles combattent les antisémites d’aujourd’hui. Ils furent et continuent d’être populistes et manient le pouvoir des médias pour mieux nourrir le ressentiment des citoyens. L’affaire n’est pas nouvelle. L’antisémitisme rongeait déjà une partie de la gauche supposée progressiste lorsque l’affaire Dreyfus est survenue. Comme un retour de l’Histoire…

 
 

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